‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 225 sur 255 · OMELETTE ET FRITURE · texte numérisé non relu

OMELETTE ET FRITURE

Cependant sur le plus haut point de Gavriana, le lieutenant-colonel de Berckheim est parvenu à mettre en batterie des pièces de la garde, et, malgré l'eau et la poussière, elles ouvrent le feu et le continuent en dirigeant leurs coups sur un groupe nombreux de cavaliers qui demeure isolé dans la plaine.

Les canonniers ignorent qu'ils pointent sur l'Empereur d'Autriche, le grand-duc de Toscane, le duc de Modène, le duc de Nassau, le feld-maréchal Hess et le comte Grenneville, avec les attachés militaires — le major de Redern, le capitaine Mildnay Saint-Georges, et le correspondant du Times, M. Growes.

Soudain le feu s'arrête.

Longtemps, autour de l'Empereur d'Autriche, on crut que c'était Napoléon III qui, sachant la vie de son adversaire menacée, avait ordonné de le cesser; mais l'orage, la pluie et le vent avaient seuls obligé les canonniers à s'arrêter.

Napoléon III, au reste, ne donne aucun ordre; il demeure immobile et silencieux, tendant le dos à l'averse. Non loin de lui, l'état-major général a mis pied à terre, et les quinze officiers qui le composent, réunis en cercle, dévorent du pain de munition et un mélange d'omelette et de poissons frits que l'ordonnance du général Jarras vient d'apporter dans une musette pendue à son côté. Huit lieues de galop ont fait de l'omelette et de la friture un mélange informe que les officiers trouvent néanmoins délicieux, et ils sont même si absorbés par leur repas au pied levé que c'est plus tard seulement qu'ils s'inquiètent de la pluie et qu'ils s'aperçoivent qu'ils sont entourés de cadavres : « Ventre affamé n'a pas

d'oreilles, dit l'un d'eux, et pas davantage d'yeux. »

A gauche, la division Bourbaki ne s'est pas arrêtée et, malgré les avalanches qui se déversent sur elle, le maréchal Ganrobert la forme lui-même en première ligne, devant le 4e corps, entre la brigade Bataille et la division Renault, prête à reprendre le combat ou à faire la poursuite.

Allait-on poursuivre les Autrichiens? Ce fut la première question que se posa l'Empereur, lorsque après trois quarts d'heure de torrents d'eau, on put distinguer qu'il n'y avait plus d'Autrichiens dans la plaine.

L'Empereur alla au maréchal de Mac-Manon et lui demanda son avis ; mais ce dernier déclara son infanterie épuisée, puis il se tut. Alors l'Empereur partit au galop à Gavriana et entra dans la chambre préparée pour l'empereur d'Autriche. Là il se jeta sur un siège, la tête dans les mains, les coudes appuyés sur une table, et resta absorbé dans une réflexion profonde, demeurant immobile et étranger à tout le monde extérieur.

Dans la plaine, les soldats se secouaient comme des caniches qui sortent de l'eau. Les officiers s'occupaient de rallier leurs hommes, de reconstituer leurs unités et de faire l'appel des présents. En dehors des morts et des blessés, un cinquième de l'effectif — fuyards et fricoteurs — manquait. Le lendemain, ils reparurent à l'heure de la distribution.

On eût dû sévir contre les plus lâches et les plus coupables; leurs camarades et leurs officiers les connaissaient, et cependant aucune punition pour avoir quitté les rangs ne fut infligée.

Il fallait s'occuper avant tout de se nourrir et de se

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