‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 226 sur 255 · ASPECT DU CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

ASPECT DU CHAMP DE BATAILLE

coucher : partout on avait abandonné les sacs. On dut envoyer des corvées pour les rapporter. On en retrouva beaucoup dévides ou à peu près. Les paysans, les traînards, les pillards — surtout des turcos — les avaient fouillés. Heureusement beaucoup de soldats avaient gardé quelques morceaux de biscuit dans leur musette; ils dévorèrent ce qu'ils purent se procurer autour de grands feux de piquets de vignes, de sarments ou de peupliers verts.

Partout il y avait des morts ou des blessés; on commença à les transporter dans les ambulances volantes, car l'intendance n'avait pas encore fait parvenir à portée celles de réserve.

A six heures, le ciel était redevenu aussi pur que le matin, et la soirée, la plus longue de l'année, fut sereine; à neuf heures seulement la nuit s'étendit sur la plaine où dormaient, épuisés, les combattants de la journée.

Malgré la pureté du ciel, malgré le sommeil qui accablait les hommes fatigués, la nuit fut épouvantable. Les cris des blessés furent incessants : les uns appelaient au secours, les autres demandaient à boire ! Des chevaux perdus, dont les cavaliers étaient tués, courant affolés au hasard, se précipitaient sur les faisceaux et les culbutaient, ou bien, attirés par la lueur des feux, venaient à l'impromptu s'ébrouer au-dessus des dormeurs qu'ils réveillaient; puis ceux d'entre eux qui étaient blessés, et il y en avait un grand nombre, poussaient des gémissements aigus et interminables, d'un accent bien plus douloureux et pénible que les plaintes humaines, une sorte de grincement de porte lamentable et sans fin.

V96 GANROBERT.

Vers dix heures du soir, après avoir vérifié remplacement de ses bivouacs et après avoir visité l'ambulance de Médole, le maréchal Ganrobert se dirigea vers l'église de Rebecco, où il devait passer la nuit.

Les soldats de la division Renault occupaient le village qu'ils avaient conquis et dont les rues étaient maintenant désertes. On n'y voyait que des cadavres, et des lumières, à certaines fenêtres, indiquaient que des chirurgiens travaillaient à l'intérieur.

La place au milieu de laquelle s'élevait l'église était plantée de tilleuls taillés qui formaient, par cette nuit sans lune, de petits paquets noirs ; à leurs troncs étaient attachés des chevaux dont les cavaliers dormaient à terre, mêlés aux morts.

A la lueur vacillante des étoiles, l'église, avec son campanile et son portique en forme de coupole, paraissait une mosquée transportée d'Orient.

Les portes étant ouvertes, le maréchal y entra. Quelques cierges dissipaient, par endroits, l'obscurité : dans le bas-côté de droite, des blessés étaient étendus sur de la paille. Au fond du chœur, perdue dans le noir, une petite lumière vacillante éclairait le bas du maître-autel, et, sur les marches, accroupi et la tête penchée, le général Renault écrivait.

Dans une chapelle, à droite, à la clarté de deux cierges on voyait des bancs réunis et recouverts de foin, sur lesquels étaient déjà plusieurs dormeurs. C'était la couche de l'état-major.

Le général Niel attendait le maréchal Ganrobert. Tous deux causèrent longtemps, puis finirent par s'étendre. On les réveilla plusieurs fois et, vers une

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