RÉVEIL MOROSE. — LE SOLEIL
heure, le général Niel sortit pour ne rentrer qu'au matin.
Aux premières lueurs du jour, tout le monde fut sur pied. Ce fut un réveil morose : pas de musique ni de fanfares, pas même du tambour ou du clairon. Le silence convenait à ce cimetière immense où les regards s'arrêtaient sur des monceaux de cadavres déjà tuméfiés par la chaleur et l'orage. Un peu partout c'étaient des mares de sang, et, dans les villages, aux alentours des ambulances, il en coulait des ruisseaux. Des fossés, des haies, des murs, du pied des arbres partaient des cris lamentables de blessés qui appelaient.
La campagne, superbe hier avec ses moissons chargées d'épis ou ses arbres couverts de fruits, n'était plus qu'un fumier : les blés et les longues tiges de maïs, avec leurs feuilles à terre, piles et hachés; les arbres criblés, leurs feuilles enlevées et leurs branches cassées pendant lamentablement. La nature avait ses blessés et ses tués tout comme l'humanité.
Des gendarmes commençaient à diriger l'ensevelissement des morts, et, sous leur direction, des paysans creusaient d'énormes trous.
Le soleil apparut une demi-heure après, et colora d'abord en rose les neiges des Alpes ; et, comme le sphinx de Memnon, les montagnes rendirent des sons harmonieux qui vinrent transformer le moral de cette foule silencieuse et attristée, et le soldat, quoiqu'il demeurât au milieu des morts et des mourants, reprit sa gaieté et son entrain avec l'insouciance et la légèreté de l'enfance.
— Tiens, regarde celui-là, « il a été mieux couché que nous cette nuit » , disait, en désignant un mort, un chasseur d'Afrique à son camarade.
Sur toute la ligne on prit les armes et Ton se porta en avant. L'Empereur et l'état-major étaient à cheval depuis trois heures, allant d'une colonne à l'autre, s'arrêtant sur tous les points élevés qu'ils rencontraient pour scruter l'horizon. « Nous marchons au Mincio sans désemparer, pour atteindre la partie de l'armée autrichienne qui n'a pu encore le franchir et lui faire mettre bas les armes ou la jeter dans le fleuve » , se disait-on dans l'entourage du souverain.
Après avoir observé en silence des points les plus élevés, l'Empereur ordonna aux troupes de se reposer et il rentra à Gavriana. Il espérait, paraît-il, recevoir dans la journée des propositions de paix.
La maison qu'il habite se compose d'un grand corps de logis devant lequel est une vaste cour plantée d'arbres ; entre les arbres sont tendues des cordes auxquelles sont attachés les chevaux ; des cent-gardes en petite tenue les surveillent et leur apportent du foin; par places, des grenadiers font la soupe et se reposent; au fond une sentinelle devant l'entrée laisse passer tous ceux qui se présentent.
L'Empereur se tient dans une grande salle du premier étage, la plupart du temps assis sur un fauteuil et penché sur une carte étalée. Autour de lui, des officiers vont, viennent, causent, fument, les uns debout, les autres assis sur des cantines ou des caisses. Dans l'un des angles sont les trois drapeaux pris la veille.
A dix heures, on sert le déjeuner sur la table où, tout à l'heure, était étendue la carte, et chacun se place à son gré, l'Empereur iu milieu, ayant en face de lui le maréchal Vaillant et à sa droite le général