LES DAMES DE BRESCIA
Au-dessus de Gastiglione, dans le cimetière, il y a, gardés par une dizaine de gendarmes, quinze cents prisonniers qui n'ont pas mangé depuis cinquante-six heures. Les gendarmes, pris de pitié, se relâchent de leur surveillance et vont chercher de l'eau et du pain, et les prisonniers se précipitent dessus comme des bêtes affamées.
Brescia est le centre où Ton déverse le plus grand nombre de blessés. Les dames de cette cité patriotique se montrent fidèles à la tradition de leur ville où Bayard reçut des soins touchants. Elles ouvrent leurs maisons et abandonnent leurs appartements.
— Combien peut-on disposer de lits pour les hôpitaux? demande l'intendant au syndic de Brescia.
— Il y a vingt-six mille habitants, vous pouvez compter sur vingt-six mille lits, répond celui-ci.
Les dames de Brescia passent aussi les nuits dans les hôpitaux et les églises, sans se laisser rebuter par la puanteur ni par l'horreur des blessures, ni par des saletés, ni par les jurons, les blasphèmes et les malédictions.
Il y a là des hommes de tous les pays : des Allemands, des Hongrois, des Slovènes, des Croates, des Roumains, des Polonais, des Illyriens. On entend des langages inconnus qu'on ne peut saisir C'est un spectacle émouvant et profondément triste de voir ces hommes qui souffrent et qui ne peuvent ni se faire comprendre ni comprendre eux-mêmes ce qu'on leur dit. L'expression de leur figure montre l'anxiété que leur cause cet isolement forcé et ceux qui meurent n'ont pas la consolation de transmettre leur dernière volonté, ni celle non plus d'entendre une parole amie.
Avec les dames de Brescia se trouve un jeune courtier de banque, de nationalité suisse, venu en Italie pour affaires. Ému à la vue de tant de souffrances, il se consacre en ce moment à leur soulagement, et il fait le vœu de chercher le moyen de remédier, dans l'avenir, aux maux de la guerre. C'est M. Henry Dunant qui jette ainsi les premières bases de la convention de Genève.
Tandis qu'on s'occupait de ramasser les blessés, on vit, le 25 juin vers cinq heures du soir, s'élever un nuage de poussière sur la grande route de Médole à Gastiglione. Une trombe de chariots, de cavaliers, de tringlots, de mercantis, de conducteurs et même de gendarmes, pris de panique, s'enfuyait, se culbutant, frappant ceux qui leur faisaient obstacle et criant : « Voilà les Autrichiens ! »
Un bataillon du 43e, atteint de la contagion de la peur, jette ses fusils et suit les fuyards. Des blessés, eux aussi, se relèvent et font des efforts pour courir.
Dans une ferme transformée en ambulance, les aides et les infirmiers ferment les caisses et commencent à les charger sur les mulets. Le Dr Gueury, les voyant, court à eux et, le couteau à ressection levé :
— Je tue le premier qui lâche son poste! Que les Autrichiens viennent ou non, c'est ici que nous avons à faire !
Le général Douay, couché dans Médole, prévenu de la débâcle, se fait porter dans la rue et, de sa voix tonnante, donne des ordres aux gendarmes, fait rentrer les blessés déjà partis clopin-clopant, et rétablit l'ordre.
Dans certains endroits, la garde des prisonniers disparaît. Ainsi, à Médole, mille Autrichiens restent seuls, sans surveillance, dans un verger.