‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 231 sur 255 · UNE PANIQUE. — SES CAUSES · texte numérisé non relu

UNE PANIQUE. — SES CAUSES

A Castiglione, croyant à l'arrivée des Autrichiens, les habitants enlèvent les drapeaux italiens et arborent les drapeaux autrichiens conservés dans des caves. Plusieurs même, prétend-on, vont jusqu'à chasser de chez eux les malades qui y sont.

A Brescia, au contraire, la garnison et la population gardent leur sang-froid, et la fermeture des portes empêche les affolés de pénétrer dans la ville.

Sur toutes les routes il y a des fuyards. Il y en a même qui vont tout droit, dans leur folie, vers les Autrichiens.

Des convois de vivres et de victuailles de toutes sortes restent abandonnés. Les paysans des environs accourent, mettent tout au pillage et, font une bombance sardanapalesque.

Quelle fut la cause de cette panique? Les rapports et les récits des témoins encore vivants concordent peu.

Voici toutefois la version la plus vraisemblable. Un vieux général de cavalerie qui n'avait jamais fait la guerre aurait, dans une reconnaissance ou plutôt dans une marche en colonne sur une route, aperçu des cavaliers menant des chevaux à l'abreuvoir; les cavaliers étant sans veste, il les aurait pris, en raison de leur chemise blanche, pour des Autrichiens et aurait crié avec force jurons :

— Demi-tour ! demi-tour !

Des cavaliers du 2e hussards, entendant ce commandement en même temps qu'un bruit de galop, l'exécutèrent avec trop de précipitation, ce qui entraîna une foule d'égarés, de convoyeurs et autres.

A Gastiglione, comme à Médole, on prit au sérieux les cris des affolés qui arrivaient à fond de charge,

éperdus, et le trésor de l'armée avec les équipages de l'Empereur évacuèrent Gastiglione.

A réfléchir, on se demande comment une armée victorieuse peut être sujette à pareille folie. Les armées sont des êtres qui subissent des influences nerveuses comme les individus et certaines troupes, même les plus solides, à un moment donné, cèdent à des sentiments irréfléchis, à des entraînements qui les troublent et leur font perdre momentanément leur valeur.

Certes, l'armée d'Italie était l'une des plus braves et des plus énergiques que l'on eût jamais vues. A Solferino, elle venait de montrer sa résistance comme sa puissance offensive et elle avait déjà montré, à Magenta, l'esprit de dévouement qui l'animait. Tous les soldats qui, dans cette journée du 4 juin, se trouvaient sur le champ de bataille y étaient venus décidés à risquer leur vie. Il eût été facile à chacun de se défiler; bien plus, il leur fallut une somme de volonté inouïe pour surmonter les obstacles qui s'opposaient à leur marche et, cependant, les régiments entrèrent en ligne presque au complet.

Bien peu de troupes eussent été capables d'un tel dévouement. Que l'on ne vienne pas dire que c'est un sentiment naturel de se faire tuer quand on y est entraîné avec les camarades. Le maréchal Ney s'écriait

un jour devant un fanfaron : « Quel est donc le j -

f qui se vante de n'avoir jamais eu peur? » Beaucoup ont peur et, si beaucoup aussi maîtrisent cette peur, il y en a — même parmi les chefs — qui ont des défaillances et qui, au moment de donner l'exemple en se présentant aux balles, se cachent et disparaissent.

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