‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 24 sur 255 · LE ROI FREDERIC VII · texte numérisé non relu

LE ROI FREDERIC VII

cernent de la guerre, le gouvernement avait fait une déclaration de neutralité, et cependant, durant la campagne, il avait sans cesse témoigné des sentiments affectueux pour nous, et nous avait rendu de grands services en nous prêtant des hôpitaux et en nous livrant divers approvisionnements. Personnellement, le Roi avait été très aimable avec Napoléon III; il lui avait envoyé sa décoration et avait fait cadeau au Musée du Louvre des moulages des statues de Torswaldsen conservées à Copenhague. Il n'y avait pas à essayer de l'entraîner dans notre alliance : c'eût été courir à un échec.

Le Roi qui chassait aux environs de la ville rentra à son palais le jour de l'arrivée du général Ganrobert, pour le recevoir le lendemain.

« Je fus introduit, disait le maréchal, dans une grande salle, au fond de laquelle était le Roi sur son trône. Son aspect était plutôt original : il avait un costume de hussard avec un talpach de fourrure à longs poils, surmonté d'une aigrette de héron qui n'en finissait pas; sans doute, il était peu habitué à cette coiffure, car il la portait sur l'oreille, en casseur d'assiette. Le spencer et la hongroise ne convenaient guère à la corpulence de sa massive personne dont la grosse tête, presque sans cou, reposait sur un buste de géant. La figure était régulière, le nez aquilin, les lèvres fines; les yeux, bien fendus, regardaient franchement et en face; il avait de longs cheveux noirs, formant accrochecœur et une barbe en bouc. Il paraissait être commun, et, dans toute la force du terme, ce que l'on appelle un brave homme.

« Au reste intelligent, d'une droiture à toute épreuve, il était adoré de son peuple.

« Je lui présentai les compliments de l'Empereur et lui remis la Légion d'honneur. Il me remercia, et à son tour me gratifia de l'Éléphant blanc. Puis, quittant son trône, il me prit par le bras, fit quelques pas avec moi, m'invita à dîner pour le lendemain à cinq heures de l'après-midi, me disant qu'il aurait alors l'occasion de parler à son aise avec moi.

« Aussitôt sorti, le ministre de France, M. Dotézac, me prévint que j'allais être mis à une rude épreuve : le Roi, fort buveur, trônait à la table comme un roi Gambrinus, versait lui-même des vins généreux dans d'énormes coupes qu'il avait devant lui et, les envoyant à ses convives de distinction, les invitait à les vider en même temps que lui.

« Le lendemain, le Roi arriva au dîner dans un nouveau costume, plus bizarre encore que celui de la veille. Il avait un casque d'or sur la tête; mais quel casque ! Odin ou le dieu Thor ne devaient pas en avoir de plus extraordinaire. Il portait une longue tunique verte à larges pans, avec des poches et des revers, pardessus une cuirasse sans taille, du temps de la guerre de Trente ans et une matelassnre rouge énorme, qui ressortait au col et aux manches.

« On lui avait préparé un trône devant lequel s'alignaient une vingtaine de coupes d'or et de hanaps, comme dans un repas des dieux duWalhalla.

« J'étais à côté de lui. Il parla d'un tas de choses, et à un moment il me versa du vin de Chypre dans une de ses coupes, et me la passa tandis que lui-même, emplissant son hanap, me proposait de boire à la santé de l'empereur Napoléon III. Je n'hésitai pas, je fis semblant de boire, et déposai ma coupe à côté de moi.

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