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LE FUTUR CHRISTIAN IX

comme si elle eût été vide. Le Roi fit ensuite la même politesse aux ministres de France et d'Angleterre et à divers personnages de sa cour. Heureusement, il s'en tint là. Pendant le dîner, à diverses reprises, il demanda sa bouffarde en porcelaine, véritable poêle où Ton enfournait des livres de tabac, et qu'il fumait avec un long: tuyau de merisier ; il en usa comme un paysan, entremêlant les rasades de bière avec celles de vin et les bouffées de fumée.

« De l'autre côté du Roi était le duc de Glucksbourg, son cousin et son héritier. Par son élégance discrète, sa taille élancée, ses traits délicats, son calme et ses manières parfaites, le futur Christian IX présentait un contraste saisissant avec la grosse personnalité bruyante de Frédéric VII.

« Le duc de Glucksbourg avait de nombreux enfants qui ont occupé les principaux trônes d'Europe. Au nombre de ces enfants étaient les princesses Alexandra et Dagmar (actuellement reine d'Angleterre et impératrice douairière de Russie) . Elles étaient alors des petites filles enjouées, à l'affût des moindres distractions qui ne se multipliaient pas à la cour danoise. Aussi l'annonce de mon arrivée avait-elle été saluée avec joie par tout ce petit monde, qui espérait trouver quelques distractions dans les fêtes et les cérémonies auxquelles mon ambassade donnerait lieu.

« Lorsqu'en 1867, à l'Exposition universelle, je fus présenté aux Tuileries à la princesse de Galles, Son Altesse Royale ne manqua pas de me rappeler qu'elle me connaissait depuis longtemps, m'ayant vu à Copenhague en 1855. Elle, ses sœurs et ses frères, sachant que je devais passer pour aller à l'audience solennelle ni. 4

du Roi par une galerie garnie de tapisseries flottantes, étaient venus se cacher derrière ces tentures, pour me voir avec mon cortège.

« Des événements de son enfance, c'était un de ceux dont le souvenir lui était resté le plus vivace, et elle m'en conta les détails avec cette gravité séductrice qu'elle tenait de son père.

« Après le dîner, il y eut grande réception. J'avais arboré à mon cou l'Éléphant blanc, dont j'avais été gratifié la veille. Cette décoration eut le don d'émouvoir le corps diplomatique et plusieurs ministres, ce soir même, firent à mon Éléphant l'honneur d'une dépêche à leur gouvernement en insinuant que, si pareille distinction m'était octroyée, c'était parce que j'avais dû remporter quelque grand succès diplomatique. Je n'avais cependant rien tenté.

« Cette réception fut l'occasion d'un événement d'ordre intime pour le roi Frédéric VII. Profitant de ma présence et d'un concours considérable des personnes les plus marquantes il présenta ce jour-là à sa cour son épouse morganatique, la comtesse Damier.

« Le roi Frédéric VII avait, dans sa jeunesse, avant de monter sur le trône, mené une vie dissipée. On avait dû l'éloigner de la cour et le reléguer dans le commandement de camps ou de garnisons éloignées.

a Là, vivant au milieu des paysans, des soldats et des marins, il se trouvait dans son élément. Bon compagnon, pas fier, toujours accueillant, il s'était fait adorer du peuple, dont il avait pris toutes les habitudes. Marié une première fois à une très jolie princesse, il ne sut pas goûter ses charmes trop délicats pour lui, et bientôt un divorce le sépara d'elle. Une

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seconde union avec une autre princesse ne fut pas plus heureuse. Il avait trouvé son idéal dans la personne d'une danseuse de l'Opéra de Copenhague, Emma Rassmussen : à côté d'elle, toutes les princesses les plus jolies n'étaient { rien pour lui. Il lui fit d'abord quitter le théâtre, puis il l'établit modiste; enfin il l'épousa en lui donnant le titre de comtesse Danner, bien qu'il n'eût aucune illusion sur son passé mouvementé. « Le soir où le Roi la présenta, je vis arriver une femme commune, grosse, courte, rougeaude de peau, de quarante-cinq ans environ, et dont les épaules et la poitrine débordaient d'une robe de satin blanc, qui eût convenu à une jeune fille. Le Roi s'approcha d'elle, la prit par la main, et, se tournant vers le groupe des ministres étrangers, au milieu duquel je me trouvais, dit : « Je vous présente ma femme. « Elle était suivie d'un chambellan dont la mission était de porter une douzaine de mouchoirs, et de lui en donner quand elle en demandait, car elle les semait un peu partout au hasard. Le Roi adorait positivement cette femme sans éducation ni esprit : il se fit peindre avec elle, lui en cuirasse et en casque, comme une sorte de dieu Mars, et elle, je n'ose dire en Vénus, mais en Muse ou en Égérie, avec un costume grec à l'antique Durant la soirée, le Roi m'invita à revenir le lendemain à son palais, parce qu'il voulait me montrer ses collections ; en effet, il tenait à se faire voir sous une nouvelle face. Il avait été nommé président de la Société des Antiquaires du Nord, et s'occupait de la direction de fouilles et de découvertes de tombeaux.

« Le lendemain, fidèle au rendez-vous royal, je dus défiler devant des rangées interminables de silex, de

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débris de toutes sortes et de fragments de bronze vert, de casques ou d'épées; puis, passant dans d'autres salles, le Roi me fit voir des animaux empaillés, crocodiles ou poissons de toutes sortes, et en telle quantité que l'on eût pu en meubler l'échoppe de tous les prêteurs à la petite semaine. Il me montra aussi des bocaux où étaient des fœtus et des animaux conservés dans de l'alcool.

« Je ne manquai pas de satisfaire la vanité du Roi en lui témoignant ma profonde admiration durant tout le temps de cette visite, au cours de laquelle il me donna mon congé. Le lendemain, je me dirigeai sur le port de Kiel, où je trouvais les amiraux Saunders Dundas et Penaud qui commandaient les escadres alliées de la Baltique.

« Je connaissais l'amiral Penaud qui commandait la division française : il avait été, avant la guerre, chef du cabinet de M. Ducos, le ministre de la marine, et il m'avait été donné d'apprécier sa courtoisie et sa haute valeur.

« Il avait sur ses équipages une autorité particulière qu'il devait à sa fermeté et à son énergie. On contait de lui l'anecdote suivante :

« Il était capitaine de frégate, et rentrait en France après une longue et dure croisière. Ses matelots étaient tout heureux de se retrouver sur la terre ferme et de prendre un peu de plaisir dont ils étaient sevrés depuis deux ans. A peine la frégate est-elle au port que le capitaine Penaud reçoit l'ordre de repartir, au grand désappointement des marins qui, rappelés en hâte, se réembarquent en maugréant. Le navire est à peine au large qu'une voie d'eau se déclare, assez grave pour

L'AMIRAL ANGLAIS SAUNDERS DUNDAS. 53 nécessiter un retour rapide. Le commandant ne se fait pas illusion sur la cause de l'accident et, réunissant tous ses hommes sur le pont, leur tient ce discours : « Je suis obligé de rentrer pour faire réparer ce navire; « quand il sera en état, nous repartirons. Sachez que, « si une autre voie d'eau se déclare, cette fois je ne « reviendrai plus, et que le bâtiment coulera sans se « détourner d'une ligne de sa direction. Maintenant, « tous les tourets, cisailles, vilebrequins, cheminettes « sont à votre disposition. »

« Chacun se le tint pour dit, car personne n'ignorait qu'il tiendrait sa promesse.

« L'amiral Penaud, après un entretien d'une heure, m'emmena à bord du vaisseau amiral anglais le Duc-de- Wellington pour voir l'amiral Saunders Dundas qui, prévenu de mon arrivée, m'attendait dans son salon où étaient empilées toutes les cartes imaginables de la Baltique, de la Gourlande, de la Finlande et de Cronstadt. Sir Charles Saunders Dundas n'avait aucune parenté avec son homonyme que nous avons vu dans la mer Noire. Son père, lord Melville, ami intime de Wellington, avait été premier lord de l'Amirauté durant les guerres de l'Empire. L'amiral Saunders Dundas n'avait pas, au reste, eu à se plaindre de sa carrière, car il n'était demeuré dans chaque grade que le temps minimum exigé par les règlements. Il était donc encore fort jeune. Après quelques compliments, nous nous attablâmes devant des cartes étalées, et nous restâmes ainsi à discuter huit heures entières.

« Les deux amiraux étaient d'accord en tous points. Pas la moindre divergence de vue ou d'appréciation ne s'éleva entre eux durant notre conférence.

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« Ils me parlèrent de torpilles — les premières que Ton eût encore expérimentées à la guerre — : deux navires avaient été atteints par leur explosion, mais en avaient été quittes pour avoir eu leur vaisselle brisée. Toutes les passes étaient semées de ces engins, et ils en avaient péché plusieurs centaines. Les amiraux me parlèrent aussi de l'armée russe : ils pensaient qu'il n'y avait pas plus de 170,000 hommes répartis sur les côtes, depuis la Finlande jusqu'à la Vistule.

« Les Russes, me dit l'amiral Penaud, n'ont plus a assez d'hommes. Ils ont fait venir de Sibérie des « Kalmouks, des Samoyèdes et autres sauvages qui, en « marchant sans s'arrêter, ont mis six mois pour se « rendre de leur pays jusqu'ici. Les vigies en voient « constamment galoper le long des côtes sur d'affreux « petits chevaux à longs poils. Cet été, ils avaient des « lévites blanches ; maintenant ils ressemblent à des « ours sous leurs vêtements de fourrures; ils ont des « lances courtes, des arcs et des flèches, ni sabres ni « armes à feu. Leur teint est brun foncé, leurs cheveux « sont huileux et noirs; ils n'ont pas de barbe, mais des « yeux tout petits et écartés et des faces aplaties.

« On dit qu'il y en a huit cents à Riga ; fussent-il cent « mille, ce ne serait guère une troupe sérieuse. La « garde impériale et les tirailleurs présenteraient seuls « une résistance efficace. »

« Aussi les amiraux ont-ils confiance dans une campagne sur terre.

« Notre conférence terminée, l'amiral Dundas nous garda à diner à son bord, et, le soir même, je partis pour Paris où j'étais le 2 décembre au soir.

« Le lendemain au matin, j'avais une longue conver-

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