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L'AUTRICHE ET LE PIÉMONT

ment qui trancha les difficultés fut la prise de Sébastopol.

Durant ces deux ans de discussion, que d'intrigues et d'agissements! C'est à qui, de la Russie ou des alliés, obtiendra le concours de l'Autriche, alors que celle-ci recherche seulement les moyens de plaire à chacun sans jamais s'engager.

Le concours de l'Autriche était précieux à l'Angleterre, mais ce n'était qu'un concours; pour la France il était d'une tout autre portée : de ce que l'Autriche s'allierait ou non avec nous dépendrait la voie où s'engagerait notre pays dans la suite. En effet, si l'Autriche devenait notre alliée, nous suivions la politique du maintien du statu quo européen; au contraire, son abstention nous jetait dans la politique des nationalités et dans le bouleversement des États européens.

Quoi qu'on en ait dit, Napoléon III, lors de la guerre de Grimée, fit tout ce qui était en son pouvoir, concessions ou avances, concours financiers ou autres, pour gagner le gouvernement de l'empereur François- Joseph. Mais l'Autriche ne voulait pas être engagée. « Si vous restez ici, disait le vieux prince de Metternich, pour entendre tirer le canon contre la Russie, vous y demeurerez jusqu'à ce que vos oreilles aient perdu la faculté d'entendre. »

L'occasion que l'Autriche perdait, une autre puissance, son ennemie acharnée, n'eut garde de la laisser échapper. Le petit Piémont, loin d'attendre des propositions, provoqua son entrée dans l'alliance anglofrançaise et 15,000 de ses enfants vinrent combattre avec les nôtres. Ce concours, dans l'esprit du roi de Sardaigne et de son ministre, n'était pas désintéressé :

tous deux comptaient bien qu'il rapporterait de gros bénéfices à leur pays, et ils eurent en cette circonstance autant de justesse de vue que les hommes d'État autrichiens eurent le jugement erroné.

Gomme Sébastopol était tombé après une lutte telle que la défaite était aussi glorieuse que la victoire, rien de blessant, nulle acrimonie, ne subsistaient entre les adversaires : ils pouvaient se tendre la main ; l'estime qu'ils s'étaient respectivement acquise les y poussait même. L'un et l'autre n'avaient aucune gêne pour prendre l'initiative d'un rapprochement. Voici comment les négociations se nouèrent :

Au mois d'octobre 1855, les premiers ministres de Saxe et de Bavière, MM. de Beust et Van denPfordten, vinrent à Paris visiter l'Exposition. Napoléon III, en les recevant, leur déclara que la victoire n'augmentait pas ses exigences; que les conditions de la paix demeuraient limitées aux quatre points et qu'il préférait traiter directement avec la Russie et se passer de l'intermédiaire de l'Autriche. Il ajoutait qu'étant allié avec l'Angleterre il ne pouvait pas prendre l'initiative d'une proposition isolée.

« Si la Russie est muette, elle n'est pas réduite à être sourde » , disait le prince Gortschakoff de son côté. Et, en effet, le rusé diplomate entendit l'avis de Napoléon III et en profita, car, à l'automne de 1855, deux négociations parallèles s'ouvrirent à la fois : l'une officieuse, entre M. Walewski, successeur de M. Drouyn de Lhuys aux Affaires étrangères, et le comte Nesselrode, chancelier de l'Empire ; l'autre, secrète et privée, entre le comte de Morny et le prince Gortschakoff.

La protection des sujets russes en France avait été

LE r.ARON DE SEEBAGH ET M. WALEWSKI 6a

confiée depuis la guerre au baron de Seebach, ministre de Saxe à Paris.

Le baron de Seebach n'était pas seulement représentant de son roi ; il était aussi, ce qui en la circonstance lui donnait une importance particulière, le gendre de M. de Nesselrode ; de plus ses fonctions de représentant de la Russie avaient débuté dune façon agréable : aussitôt après la bataille de l'Aima, Napoléon III avait chargé M. de Seebach d'aviser l'empereur Nicolas que tous les blessés russes tombés entre nos mains lui seraient renvoyés sans conditions. L'empereur Nicolas l'avait aussitôt chargé de répondre que même nombre de prisonniers français nous seraient immédiatement rendus, et à diverses reprises, pendant la guerre, ces procédés courtois s'étaient renouvelés, toujours par l'entremise de M. de Seebach. Aussi, quand il fit à M. Walewski des ouvertures de la part de son beaupère, notre ministre y répondit favorablement, et, de suite, les pourparlers commencèrent. M. Walewski répéta les paroles de Napoléon aux ministres allemands : « La France désire la paix, mais elle est décidée aussi au maintien de son alliance avec l'Angleterre. »

Pour qu'une telle négociation, menée sans intermédiaire, pût réussir, il fallait qu'elle demeurât secrète et qu'elle aboutît de suite; mais l'Autriche était à l'affût; à l'annonce de la chute de Sébastopol, son ministre des Affaires étrangères, le comte de Buol, avait dit : « Je tiens les Principautés danubiennes dans ma poche, » sûr qu'il était d'être appelé, comme médiateur, à toucher un important courtage. Cependant voyant les jours s'écouler sans recevoir aucune de-

mande d'intervention, il commençait à s'inquiéter et ouvrait l'oreille à la moindre nouvelle. Quel réveil terrible pour lui si, au lieu de devenir l'arbitre de l'Europe, il venait à apprendre que la France et la Russie traitaient directement, et que l'Autriche, qui avait blessé lune et l'autre, payerait les frais de la guerre! Une indiscrétion de M. de Beust lui dessilla les yeux, et aussitôt, sans perdre une minute, il courut, comme nous le verrons tout à l'heure, chez l'ambassadeur de France à Vienne, le baron de Bourqueney, lui faire ses offres de service.

L'Autriche était depuis longtemps dans une situation financière déplorable et lorsque, au commencement des difficultés, Napoléon III avait désiré son alliance, il avait chargé le Crédit mobilier, dirigé par MM. Pereire, de traiter du rachat des chemins de fer autrichiens qui devaient être constitués en Société, dont le siège serait à Paris : c'était offrir plus qu'un emprunt, c'était rendre la place de Vienne solidaire de celle de Paris, et par ce seul fait, assurer son crédit menacé de sombrer.

Le rachat des chemins de fer fut conclu en décembre 1854, et la Société nouvelle d'exploitation fut constituée à la même date : elle subsiste encore aujourd'hui. Au nombre des administrateurs des chemins de fer autrichiens étaient les chefs des deux principales maisons de banque de Vienne, le baron Eskeles, et surtout le baron Sina, grand seigneur que son énorme fortune, ses attelages célèbres, ses libéralités, son aménité et son esprit intarissable avaient fait le personnage le plus populaire de Vienne. Dans l'intérêt de l'affaire, le baron Eskeles vint se fixer à Paris, tandis que le baron

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