M. DE MORNY ET L'ALLIANCE RUSSE
Sina demeurait à Vienne. A Paris, le baron Eskeles rencontra tous les jours, à l'hôtel du Crédit mobilier, place Vendôme, son collègue M. de Morny. Ce dernier proposa au baron de lui servir d'intermédiaire auprès du prince Gortschakoff. Ils convinrent que toutes les communications d'ordre diplomatique seraient envoyées au baron Sina sous des enveloppes qui porteraient le timbre de la maison de banque « Eskeles et G'e » . Ainsi cachées, elles n'éveilleraient aucun soupçon; pour plus de sûreté les noms des intéressés seraient déguisés. Le prince Gortschakoff, par exemple, serait désigné sous le nom de M. Dupuis.
Les premières ouvertures faites par M. de Morny au baron Eskeles furent par lui transmises au baron Sina qui vint, dès leur réception, les communiquer au prince Gortschakoff dont il était l'ami intime et qu'il avait l'habitude de voir presque journellement.
M. de Morny se déclarait partisan de l'alliance russe; il allait même jusqu'à dire que l'Empereur désirait mieux que la paix, et que, malgré les assurances données du maintien de l'alliance anglaise, il souhaitait une entente cordiale avec la Russie.
« Acceptez, disait-il, les conditions que nous vous offrons : c'est le minimum de ce qui peut vous être demandé; et combien peu de temps ces conditions pèseront-elles sur vous ! Peut-être que la France ellemême vous en proposera l'abrogation? Et en tout cas l'obligation la plus dure, celle qui vous oblige à ne pas avoir de marine militaire sur la mer Noire, ne sera pas appliquée longtemps; elle cessera d'exister par la force des choses, car il n'est pas possible d'empêcher un peuple militaire comme le peuple russe d'avoir des in. 5
bâtiments sur une mer fermée dont elle est maîtresse sans conteste. »
De son côté, le prince Gortschakoff se faisait des plus aimable en paroles auprès du baron Sina et multipliait les cajoleries à l'adresse de l'Empereur. «Gomme il était heureux de se trouver en [relations avec le comte de Morny ! » Cela lui rappelait sa jeunesse, ses débuts dans la diplomatie : il se revoyait reçu dans l'intimité de la reine Hortense à Rome, au palais Ruspoli, et à Arenenberg où il avait été assez heureux pour lui rendre différents services ; et il ne cessait de faire l'éloge de la mère de Napoléon III : elle avait été jusqu'à lui donner un talisman; il l'avait toujours gardé et ce cadeau avait été pour lui un gage de réussite dans chacune de ses entreprises qui assurerait certainement, en cette circonstance, le succès de l'œuvre qu'il poursuivait en commun avec M. de Morny.
Le rusé diplomate finassait, cherchant à faire croire à son désir dune entente avec la France : au fond, il ne voulait que nous compromettre vis-à-vis de l'Angleterre et nous détacher d'elle. Il manqua réussir, car, par la suite, il fut sur le point de faire échouer les négociations officielles que l'Autriche avait prises en main par les soins de M. de Buol.
Nous avons laissé ce ministre des Affaires étrangères autrichien dans une perplexité profonde à la nouvelle que la Russie et la France cherchaient à traiter directement sans son intermédiaire, et nous l'avons vu accourir chez notre ambassadeur, M. de Bourqueney. Notre représentant s'attendait à cette visite, et croyait recevoir une offre de médiation : il fut fort surpris lorsque M. de Buol lui exposa qu'il voulait se mettre d'accord