‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 34 sur 255 · LES HEROS DE LA CRIMEE · texte numérisé non relu

LES HEROS DE LA CRIMEE

état-major et cherchant le général Ganrobert des yeux, dit à haute voix : « Général, allez vous mettre à la tète des troupes de Grimée. » Le général, soit qu'il fût surpris, soit qu'il redoutât d'être trop en vue, ne bougea pas. L'Empereur dut répéter son ordre, en ajoutant : « Vous n'avez donc pas entendu? »

Le général Ganrobert, se détachant, vint alors se placer à la droite de la ligne et commanda de rompre par pelotons. Pendant l'exécution de ce mouvement, l'Empereur partait au galop par les boulevards pour gagner la place Vendôme entièrement bordée de tribunes. En arrivant, il salua l'Impératrice et la princesse Mathilde, qui étaient sur une estrade adossée au ministère de la Justice; puis, se mettant devant elles avec sa suite, il attendit les troupes. Sur tout le parcours des boulevards, les maisons étaient pavoisées de drapeaux et les carrefours ornés d'arcs de triomphe et de mâts vénitiens. En travers de la chaussée flottaient des transparents, et sur l'un d'eux, à la hauteur de la Maison Dorée, on lisait ces vers :

Gloire aux héros de la Grimée !

Paris n'a pas de jour plus beau; La fille de la Grande Armée Console sa mère au tombeau,

Partout c'était une foule immense; sur les trottoirs, une presse incessante; aux fenêtres et aux balcons, et jusque sur les toits, des curieux; dans les arbres, des gamins criaient, gesticulaient, lâchant mille lazzis qui faisaient rire.

Dans la foule, des toits au trottoir, on eut le sentiment que l'Empereur agissait avec tact en refusanl de

se mettre à la tète des troupes qu'il n'avait pas conduites lui-même au combat.

Après son passage à grande allure, il s'écoula un certain temps avant l'apparition de la colonne. Bientôt les gamins juchés dans les arbres la signalèrent. Le maréchal Magnan, géant tout couvert d'or,, monté sur un magnifique cheval, ouvrait la marche. Sa nelle prestance ne lui valut aucun vivat : on les réservait pour les Griméens. Ils commencèrent à la vue du général de Monet, commandant l'École de Saint-Gyr. Il allait à pied, les bras en écharpe; et les gens bien informés apprenaient à leurs voisins qu'il avait reçu trois blessures en conduisant le 2e zouaves à l'attaque des ouvrages blancs. Puis Saint-Gyr défila, et quand, derrière le dernier peloton de plumets blancs et rouges, on vit dans un même coup d'œil sapeurs, tambours, musique, blessés marchant clopin-clopant, avec des béquilles ou le bras en écharpe, et le général Ganrobert à cheval, seul, sans aide de camp ni escorte, l'enthousiasme éclata, irrésistible, violent, et quelquefois tendre au point de devenir touchant. Les chapeaux, les mouchoirs s'agitaient, et de la chaussée jusqu'aux toits, partaient des cris répétés de : « Vive Ganrobert! »

Des femmes lui envoyaient des baisers, soulevaient leurs enfants en les tendant vers lui. Ce n'était pas au soldat chevaleresque, ni au citoyen désintéressé qui avait quitté le pouvoir dans l'intérêt du pays; c'étaitau père du soldat, à celui qui avait partagé les souffrances de l'armée, surtout au sauveur de tant de vies utiles que s'adressaient ces démonstrations.

On sentait dans ces bénédictions la reconnaissance

des mères qui lui devaient un fils, ou des épouses dont il avait conservé le mari.

Dans les quartiers populeux, ces sentiments s'exprimaient surtout par des cris : en avançant, les bravos répétés prirent le dessus; à toutes les fenêtres, ce n'étaient que mains s'agitant et frappant avec ardeur, lançant des bouquets ou envoyant des baisers. A en croire Mérimée, qui était à côté de l'Impératrice, « le général Ganrobert, quand il arriva place Vendôme, pouvait à peine se tenir à cheval, tant était grande son émotion » .

Cet enthousiasme débordant se continua tant que dura le défilé de la ligne.

Derrière la musique de chaque régiment suivait un groupe de blessés. Les généraux qui venaient ensuite étaient en grande tenue, chapeau ferré, culotte blanche et bottes à l'écuyère. Les troupes avaient leurs vêtements usés et rapiécés, la criméenne sur les épaules les pantalons dans des guêtres de cuir. Les figures amaigries, les barbes incultes frappaient les imaginations ; les barbes surtout, « une armée de sapeurs. » C'est la réflexion que fit un jeune spectateur qui devait devenir le peintre Edouard Détaille. On disait le nom des principaux chefs, on se montrait les drapeaux en loques dont les aigles étaient percées de balles ou de biscaïens. On se répétait le rôle glorieux que chacun d'eux avait tenu.

Celui du 20e avait été planté sur Malakoff et celui du 50e sur le Mamelon-Vert, par leurs colonels qui, tous deux, avaient été tués, et celui du 39e avait donné le signal de la victoire de l'Aima en apparaissant à la tour du Télégraphe.

76 CAINIIOBERT.

Lorsque, à la tête de la garde, parut le général Mellinet, la figure labourée d'un biscaïen, et le général Blanchard avec une longue barbe noire, le bras en écharpe, les bravos continuèrent; on salua encore le gigantesque colonel de Bretteville, des grenadiers, plus grand que son tambour-major, et le colonel Félix Douay, des voltigeurs, dont la conduite à Malakoff demeurait légendaire ; mais cependant la vue de cette troupe habillée tout de neuf ne produisait pas sur les esprits le même effet que les guenilles des lignards : le succès de cette journée fut pour le pioupiou.

Les cris, les fleurs accueillirent encore les premiers régiments de la garde; mais, comme si la foule eût été fatiguée, l'enthousiasme alla peu à peu en se calmant, si bien que les gendarmes, qui se trouvaient en queue, passèrent presque au milieu du silence. Ces malheureux gendarmes n'avaient pas eu de chance en Grimée! A l'attaque du Mamelon-Vert, leur uniforme sombre les fit prendre, par les turcos, pour des Russes, et nos Algériens leur envoyèrent une fusillade des plus nourries. Les corvées du siège, les tranchées les avaient dégoûtés. C'étaient tous de vieux sous-officiers qui avaient rendu leurs galons pour entrer dans ce corps délite, mais qui ne désiraient pas être astreints à des services inférieurs dont leur grade les exemptait depuis longtemps. Déjà, à leur arrivée en France, trois cent soixante-dix d'un seul coup avaient demandé à prendre leur retraite; il y en eût eu le double si les masses individuelles n'avaient été en débet.

Ces détails n'avaient pas contribué à les rendre populaires, et, la légende sétant substituée à la vérité,

L'EMPEREUR FELICITE GANROBERT. 77

Ton racontait qu'ils avaient rempli des missions de police, de répression et même d'exécution, dont aucune autre troupe n'avait voulu se charger.

Arrivé à la hauteur de la colonne Vendôme, le général Ganrobert, après avoir salué l'Empereur, vint se placer en face de lui, et l'armée défila entre eux.

A deux heures et demie, tout était terminé. Le général vint de nouveau saluer l'Empereur et prendre ses ordres. Le souverain lui prescrivit de le suivre aux Tuileries où il avait à lui parler. Durant le parcours jusqu'au palais, il se convainquit que son succès avait fait des jaloux. Le maréchal Vaillant lui parut grognon, et le maréchal Magnan, qui avait longé les boulevards au milieu de l'indifférence sans cesser d'entendre les vivats qui éclataient derrière lui, était mécontent aussi et ne le cachait pas. Dans leurs étatsmajors on chuchotait et l'on se disait à l'oreille que le général Ganrobert était venu, sans ordre et sans raison, prendre la tête de l'armée afin de se faire offrir une ovation.

Au château, l'Empereur fit entrer le général d^ns son cabinet pour le consulter sur la rédaction d'une dépêche au roi Oscar qui venait de faire savoir à Paris et à Londres qu'il s'associait à Yultimatum de l'Autriche.

Le texte rédigé, le général crut devoir s'excuser auprès de l'Empereur d'avoir été l'objetd'une démonstration si vive qui lui vaudrait bien des envieux : « Et j'en suis enchanté, répondit Napoléon III; en vous donnant l'ordre d'aller commander votre ancienne armée, je voulais vous faire donner ce témoignage d'estime. »

Les choses en restèrent là. Du reste, les esprits étaient tous préoccupés de la question de la paix ou de la guerre.

Les paroles belliqueuses adressées par l'Empereur à ses troupes témoignaient de la décision que son gouvernement et celui de la reine Victoria avaient prise de frapper un coup décisif au cœur de la Russie, si la paix n'était pas signée avant le printemps.

Un peu pour étudier ces projets et beaucoup pour produire un effet sur l'opinion européenne et intimider le Tsar, on réunit à Paris un grand conseil de guerre.

Le duc de Cambridge vint de Londres; les généraux La Marmora, Harry Jones, de Martimprey et l'amiral Lyons furent appelés de Grimée; on désigna à Paris le prince Jérôme, le prince Napoléon, le maréchal Vaillant, le comte Walewski, les amiraux Hamelin et Parseval-Deschênes et les généraux Ganrobert et Bosquet pour en faire partie.

Dans les réunions solennelles de ce conseil, une vraie assemblée, que présida l'Empereur aux Tuileries, on ne parla que de Grimée et on arrêta le plan à suivre à la fin de l'hiver.

Une armée anglo-franco-sarde de 120,000 hommes, sous les ordres du maréchal Pélissier, se formerait à Eupatoria pour attaquer les Russes sur leur flâne droit, les chasser de Grimée et aller occuper l'isthme de Pérékop.

La réunion pompeuse de ces conseils produisait une véritable émotion à Paris : le public, toujours badaud, venait à chaque convocation devant les guichets de la rue de Rivoli pour voir passer généraux ou amiraux que la guerre avait illustrés.

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