‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 36 sur 255 · LA RUSSIE ET L'ULTIMATUM · texte numérisé non relu

LA RUSSIE ET L'ULTIMATUM

chôment, on travaille seulement dans les arsenaux, et les familles russes ont caché leur or et leurs objets précieux, en raison du discrédit de 50 pour 100 dont est frappé le papier monnaie.

« L'armée russe du Nord est atteinte d'une épidémie d'ophtalmie, et manque de médecins : on en attend une centaine d'Amérique. Dans la Podolie et l'Ukraine, il y a eu des soulèvements à cause de la suppression des corvées qui ont été remplacées par des impôts et surtout par le manque de sel. Des bandes de paysans sont allées à la ville pour s enrôler afin de pouvoir manger du sel, mais les autorités les ont éconduites et on a dû les disperser.

« Gronstadt est imprenable : le chenal est barré par des digues 'et rempli par des machines infernales. Les forts ont plus de mille canons armés. On vient d'appeler Totleben de Grimée pour lui donner le commandement de Saint-Pétersbourg et de ses environs. »

L'agent conclut ainsi : « Il n'y a d'enthousiasme qu'à Moscou. On croit l'Empereur fatigué de la guerre et le sentiment général est pour la paix. L'armée a été démoralisée par la chute de Sébastopol, que l'on s'était peu à peu habitué à croire imprenable. »

Malgré ces renseignements de nature à faire croire à la fin de la lutte, de tous côtés il n'est question que de guerre; dans les premiers jours de janvier 1856, toutes les dépêches de Vienne et de Berlin annoncent que la Russie ne peut se résoudre à accepter l'ultimatum; le 12, elles affirment le rejet formel des propositions, et les Bourses européennes sont prises de panique. Consolidés ou Rentes baissent de plusieurs points.

Le 13, le 14 et le 15, le télégraphe confirme ces mauvaises nouvelles.

Le 16 au soir, le monde s'est endormi tout entier aux idées de la guerre ; le lendemain, la matinée s'écoule sans dépêches. A midi seulement, la nouvelle de l'acceptation de la Russie arrive, inopinée, à la fois dans les chancelleries et dans les Bourses où elle fait l'effet d'une explosion.

Gomment les événements avaient-ils tourné si brusquement?

Le comte Valentin Esterhazy, ayant gagné Pétersbourg à la fin de décembre, rencontra le comte Nesselrode le lendemain de son arrivée et lui remit les propositions dont il était porteur. Le chancelier, après les avoir lues attentivement en sa présence, le remercia, se contentant de lui dire, sans rien lui laisser voir de ses sentiments, qu'il en référerait à l'Empereur. Le comte Esterhazy se retira sur ces paroles, avec l'impression que la grande réserve du chancelier n'était pas de mauvais augure, et il le télégraphia à son gouvernement.

Cette confiance disparut peu à peu : les jours s'écoulaient et le comte Esterhazy ne recevait aucune réponse, aucune communication. Le comte Nesselrode évitait même toute conversation avec lui et le malheureux ambassadeur demeurait isolé, déconfit, sans savoir que faire.

Le 10, il apprit, de Vienne, que le gouvernement russe usait avec lui du procédé que son propre gouvernement avait inauguré vis-à-vis du prince Gortschakoff, et que le cabinet de Pétersbourg, feignant d'ignorer son existence, avait envoyé une communication au

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