LE CONGRES DE PARIS
avec plaisir et se jettent avec effusion dans les bras les uns des autres; ils se rendent des visites : le baron Brunnow et lord Glarendon ne se quittent plus; même le comte de Gavour et le comte de Buol font mutuellement assaut d'amabilité. On a tant parlé d'eux qu'ils sont l'objet de la curiosité des Parisiens. S'il en paraît un dans la rue, la foule accourt pour le contempler; dans les groupes qui se forment, on chuchote, et des orateurs en plein vent répètent la biographie que les journaux ont donnée et redonnée de lui
Le 25, jour fixé pour leur première réunion, le peuple occupe le pont de la Concorde, les quais et l'esplanade des Invalides en face du ministère des Affaires étrangères.
A midi, on signale une première voiture. Les mieux informés y reconnaissent MM. de Gavour et Villamarina. Aune heure, le comte Orloff et le baron Brunnow arrivent les derniers.
Les diplomates, tous en costume du matin, causent d'abord pendant quelques instants; puis l'un d'eux ayant fait observer qu'il est l'heure de la convocation, tous s'asseoient et, de suite, M. de Buol, prenant a parole, propose à ses collègues de nommer leur bote, M. Walewski, président du congrès. L'accord s'ètant préalablement fait sur son nom, M. Walewski se place sur le fauteuil, en face d'un gigantesque encrier en argent de style empire; les autres se rangent par nation sans ordre déterminé; et la première séance commence.
Avant de suivre les membres du congrès dans leurs discussions, dans les fêtes et dans les diners dont on les accable, faisons connaissance avec eux.
Tout d'abord, le président. Le comte Walewski avait les traits d'un empereur romain et la pureté de lignes d'un camée grec. Son front puissant, surmonté d'une abondante chevelure, exprimait l'élévation de ses sentiments, et l'ovale de sa figure largement dessiné indiquait la fermeté de son caractère comme la finesse de la bouche et du nez en montrait la délicatesse. La loyauté se reflétait dans le regard de ses yeux bien fendus : « Depuis qu'il est à Londres, je ne l'ai jamais surpris à tromper » disait de lui la reine Victoria, et, lors de sa mort, Naooléon III fit de lui cet éloge : « Ma confiance en lui n'a jamais été déçue. » Sa tournure élégante, ses façons aisées de grand seigneur, sa courtoisie, ses mains du plus parfait modèle, témoignaient de quelle race illustre il était. D'une droiture et d'une honnêteté absolues, il était toujours demeuré au-dessus et en dehors de toute intrigue, et, quel qu'ait été son attachement pour Napoléon III, il lui exposa toujours la vérité sans réticence, n'hésitant jamais à chercher à dessiller les yeux du souverain et à le détourner de ses projets lorsqu'il ne les approuvait pas. Plût à Dieu que Napoléon III eût suivi les avis de M. Walewski ! En 1840, encore novice dans la diplomatie, M. Thiers fut surpris, en lisant les dépêches de M. Walewski, de l'exactitude des renseignements qu'il fournissait et du bien fondé des conséquences qu'il déduisait de ses observations. Sa correspondance, tant comme ambass «leur que comme ministre, témoigne des mêmes qualités Elle est écrite dans un style simple, sans ces fo miles ampoulées et poncives dont regorgent les dépêches officielles de cette époque dont il est de bon ton dans la carrière de faire un pompeux éloge. Dans
LORD CLAUENDOK. — DE BUOL. 80
sa correspondance privée avec l'Empereur, il parle de toutes les grandes questions et indique, en traits saisissants, les conséquences des projets de l'Empereur. En diplomatie, il était conservateur et il partageait les idées de M. Thiers auquel l'attachait la reconnaissance, et dont il fut toujours l'intime.
En 1856, désirant le maintien de l'alliance anglaise, et, Français avant tout, il ne croyait pas que l'on pût engager le pays dans une aventure, s'il n'y allait pas d'un gros avantage. A l'intérieur, libéral convaincu il conseilla, dès les premiers jours de l'Empire, à Napoléon III d'en revenir à un gouvernement parlementaire dont M. Thiers eût été le premier ministre. Lorsqu'il fut question de le nommer président du congrès, lord Glarendon en prévint lord Palmerston en ces termes : « C'est une âme élevée, une nature heureusement douée que ses qualités et son instruction désignent pour nous présider. » Et à la fin des séances, Napoléon III lui rendit justice quand il écrivit : « Ma pensée ne pouvait être plus fidèlement ni plus habilement interprétée, et c'est à sa fermeté, sa loyauté et sa personne qu'est dû le succès du congrès. » C'est, du reste, l'avis de tous ceux qui y prirent part, sauf M. de Cavour.
Lord Glarendon était le type idéal du grand seigneur anglais. Par lui-même, il n'offrait pas de traits de caractère particuliers, et, quoique sa carrière fût noblement remplie et qu'il eût occupé souvent, comme en ce moment, le premier poste du gouvernement de la Reine, il s'était toujours trouvé éclipsé par lord John Russell, et surtout par lord Palmerston qui, dans les ministères dont il faisait partie, imposait ses idées et parlait au nom de ses collègues. Ce qui distinguait lord
Clarendon de lord Palmerston, souvent brutal, c'était l'amabilité. S'agissait-il d'obtenir quelque chose par persuasion, on le choisissait. Il s'entendait fort bien avec Napoléon III, dont il disait , à la fin du congrès « qu'à mesure qu'il le fréquentait, il le trouvait de meilleur en meilleur » . Lord Clarendon était doué d'une jolie figure et avait grand air. Sincère ami de notre pays, il est malheureusement mort, ministre des Affaires étrangères, quelques mois avant les déplorables événements de 1870.
Le comte de Buol, ministre des Affaires étrangères de l'empereur d'Autriche, possédait surtout des qualités physiques. Ses avantages lui avaient valu de nombreux succès dans les salons, particulièrement auprès des dames, ce qui l'avait mis en réputation et avait été la principale cause de sa rapide carrière. Il avait la tournure d'un grand seigneur et cherchait plutôt à être aimable qu'il ne l'était réellement, car il blessait les gens par sa fatuité. C'était là le trait saillant de son caractère. Le prince de Bismarck a gravé, en deux lignes, un portrait de M. de Buol, qui subsistera tant qu'on parlera de lui : «Je voudrais être, seulement une heure, le grand homme que M. de Buol se croit être tous les jours. » Ainsi il apparut à la conférence de Paris, se figurant être l'arbitre de toutes les divergences, semblant, non pas discuter, mais imposer ses idées.
Tout différent était le grand vizir Aali-Pacha, petit Turc simple qui se tenait à l'écart, silencieux et observateur. Sous cette apparence chétive, avec son teint bistré, sa figure maigre et sa barbe clairsemée, le premier plénipotentiaire turc cachait une intelligence supérieure et une science consommée. S'il parlait peu,