‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 40 sur 255 · LE COMTE ORLOFF · texte numérisé non relu

LE COMTE ORLOFF

il le faisait à bon escient, et, qu'il parlât ou qu'il écrivît, il exprimait, dans un français élégant et clair, des idées aussi élevées que justes. C'est un des plus grands hommes d'État qu'ait eus la Turquie : fils de ses œuvres — son père était gardien de l'une des portes de Stamboul — il se fit entièrement lui-même et arriva peu à peu, grâce à son énergie, son application et son travail. A rencontre de M. de Buol, loin de vouloir imposer ses idées, il insinuait plus qu'il ne discutait, et, par sa modestie, séduisait et gagnait son interlocuteur à ses vues. Avant de mourir, il laissa un testament, sous forme de lettre adressée au Sultan, dans lequel il prévoyait l'avenir de la Turquie et les réformes à accomplir pour conserver aux Turcs leur ancienne puissance.

Le doyen, le comte Orloff, était le plus en vue et le plus populaire des membres du congrès. Sa réputation l'avait précédé dans nos murs; on contait de lui mille histoires. Il avait sauvé deux fois la vie du Tsar; durant plusieurs années, il était demeuré chef de la redoutable troisième section — commandant des gendarmes et directeur de la police secrète, avec le droit de vie et de mort sur les sujets du Tsar, et le pouvoir de faire disparaître qui bon lui semblait, sans aucun compte à rendre.

A peine annonça-t-on son arrivée à Paris qu'il fut l'objet de la curiosité universelle. Ses daguerréotypes étaient aux devantures des papetiers ; chaque jour, un groupe de flâneurs se formait devant l'ambassade de Russie, 39, Faubourg-Saint-Honoré, pour guetter ses sorties. C'était à qui l'aurait vu et raconterait quelque chose de lui. Dans le monde, chaque maîtresse de maison le promettait à ses invités : une réception où il

n'avait pas été annoncé était considérée comme peu élégante.

Sa présence, loin de faire pâlir sa réputation, l'accrut. C'était un géant aux membres fortement charpentés; sa figure osseuse avait des traits accusés; il portait une chevelure et des moustaches drues et grisonnantes. Ses deux yeux, ombragés par des sourcils broussailleux, vous fixaient avec une intensité troublante. Droit, serré dans son uniforme ou ses habits à haut col à la mode de 1815, partout où il apparaissait, sa haute taille et son costume le faisaient le point de mire de tous les regards.

Avec des formes pleines de dignité, il se laissait aller ou feignait de s'abandonner avec une franchise toute militaire; mais ses brusqueries et son apparente bonhomie cachaient la finesse slave la plus aiguisée. Tour à tour militaire et diplomate, il avait pris Montmartre en 1814, à la bataille de Paris, et avait négocié et signé plusieurs traités avec la Porte; puis pendant un quart de siècle, sauf le temps passé dans des missions diplomatiques, il n'avait pas quitté le tsar Nicolas, dont il avait été le confident, même pour des affaires de famille des plus intimes.

Le comte de Gavour, le plénipotentiaire qui devait être appelé à un si grand rôle, était un Parisien accompli; une partie de son éducation s'était faite en France, où depuis il avait encore séjourné longtemps à diverses reprises. Aussi parlait-il et écrivait-il notre langue mieux que la sienne. Il était petit, ventripotent, avec des cheveux grisonnants, hérissés et mal peignés et une barbe d'Auvergnat ; il avait deux petits yeux pétillants d'esprit et de malice et un nez en l'air

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