‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 4 sur 255 · SIR CHARLES NAPIER · texte numérisé non relu

SIR CHARLES NAPIER

Anglais en effet ne voulaient pas rester sur l'insuccès de l'assaut du Redan; les Piémontais désiraient tenir un morceau qu'ils n'avaient point encore ; et quant à l'empereur Alexandre, on lui prêtait ce mot : « Qu'il ne reste pas une tuile des toits de Saint-Pétersbourg plutôt que perdre un pied de terrain en Grimée.

Mais ce n'était pas tout que de continuer la guerre ; la Grimée paraissant être un champ d'activité épuisé, il fallait trouver un endroit où l'on pourrait porter de nouveaux coups à la presque invulnérable Russie.

Soulever la Pologne? Napoléon III y avait songé, mais l'Angleterre s'y était opposée; alors était venue l'idée d'une attaque sur Gronstadt et sur Saint-Pétersbourg que l'on organiserait pour le printemps, si d'ici là la paix n'était pas conclue.

Déjà au commencement des hostilités, en 1854, avant le débarquement en Grimée, une flotte anglaise, la plus considérable qui fût encore partie des ports de la Grande-Bretagne, avait été envoyée pour détruire Gronstadt. Elle était commandée par le plus populaire des amiraux anglais, l'amiral sir Charles Napier, le type accompli du loup de mer, bon enfant, gros, rouge de figure, jurant, sacrant et buvant sec. Avant de partir, dans un dîner opulent qu'on lui offrait au Reform club, il avait, au dessert, entre deux coupes de Champagne, déclaré, au milieu du plus vif enthousiasme, qu' « avant deux mois il serait au ciel ou à Gronstadt » .

C'était, au demeurant, un singulier personnage que sir Charles Napier : lorsque les généraux français virent arriver à bord de la Reine Hortense un gros petit bonhomme, au ventre rebondi, planté sur de toutes

petites jambes, vêtu, comme un marchand anglais au temps de la Révolution, d'un habit trop étroit, coiffé d'un chapeau à haute forme aux poils brossés à rebours et enrubanné d'un large galon d'or à la façon d'un valet de pied de grande maison, ils eurent peine à reconnaître en ce personnage un peu ridicule l'amiral que l'opinion publique anglaise considérait comme le premier marin du monde.

Sa conversation les surprit encore davantage; toutes ses idées ne semblaient avoir que deux mobiles : « Que dirait le Times? » ou : « Combien ça coûterait-il de guinées? » Un jour, comme le colonel Jourjon lui parlait d'une attaque de vive force : « Mais (ici, une foule de jurons) c'est trois millions que j'ai sous les pieds, et vous voulez que je les risque? — J'estime ma peau beaucoup plus, répondit le colonel, et cependant je l'expose sans discuter. »

Dès la première reconnaissance l'amiral Napier avait constaté que Gronstadt, défendu par des basfonds, était hors de portée du canon des gros navires de la flotte, et il avait dû s'en tenir au blocus des côtes de la Baltique et du golfe de Finlande; ce qui, malgré toutes ses précautions, avait soulevé la colère du Times et des autres journaux anglais contre lui.

Lorsque l'escadre française de la mer du Nord, sous les ordres de l'amiral Parseval-Deschênes, vint le rejoindre ses croisières sillonnaient les parages de la Suède.

Les deux amiraux, après un nouvel examen en commun, se convainquirent que l'attaque des îles d'Aland défendue par la forteresse de Bomarsund, était la seule opération susceptible de succès ; aussi les gouvernements alliés les autorisèrent-ils à la tenter.

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