‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 41 sur 255 · BRUNNOW ET HUBNER · texte numérisé non relu

BRUNNOW ET HUBNER

soutenant des lunettes d'or qui ne l'abandonnaient jamais; c'était, disait-on, un trait de ressemblance avec M. Thiers. La négligence de sa tenue et ses habits d'une coupe démodée et mal soignés contrastaient avec l'élégance impeccable du comte de Buol ou de lord Glarendon. Quoiqu'il eût été à l'École mditaire et qu'il eût servi quelque temps dans le génie, on l'eût pris pour quelque notaire de campagne. Toujours remuant, bricolant un tas d'affaires, tantôt occupé de spéculation sur les blés ou sur les rentes, tantôt adonné à des exploitations agricoles ou industrielles, ou bien plongé dans des études de philosophie transcendante, il traitait d'un emprunt pour l'État entre un rendezvous galant et une entrevue avec un conspirateur. Maître Jacques en politique, il était, à tour de rôle, gérant des ministères des finances, des travaux publics, de la guerre, des affaires étrangères, et, quelquefois, de tous ensemble. Fort aimable, amusant causeur, gai, enjoué, adorant les femmes, sachant leur parler et leur plaire, sachant encore mieux les faire servir à la réalisation de ses projets, il réussissait partout où il allait. Le mettait-on à la porte, il rentrait par la fenêtre. C'était un convaincu autant en religion qu'en politique et, toute sa vie, il fut catholique aussi bon que patriote ardent. Ses lettres nombreuses sont pleines d'esprit, mais elles ne ménagent pas ceux qui n'ont pas servi aveuglément ses projets.

Au premier rang des seconds plénipotentiaires était le baron Brunnow, qui avait été ambassadeur à Londres pendant quinze ans, où il s'était fait estimer et aimer. Avec sa tête rasée, un front bombé, un maxillaire puissant, deux yeux brillants qui partaient de deux

trous abrités par d'épais sourcils, il ressemblait à un moine du douzième siècle. « C'est un des plus fins matois que je connaisse » , disait de lui le comte de Gavour. En outre, il était aussi un débuter non moins adroit, car, à la suite d'une discussion de deux heures avec lord Glarendon, celui-ci, avec qui il était intime, lui dit en riant : « Vous avez trop vécu en Angleterre pour ne pas savoir ce que c'est qu'un professional pleader. Eh bien, si les autres états vous viennent à manquer, prenez celui-ci. »

Le baron de Hïibner, le second plénipotentiaire d'Autriche, cachait, sous son aspect modeste et réservé, une haute intelligence. Entré petit employé dans les bureaux de la chancellerie autrichienne sous le nom de Hassenfratz, sa valeur l'avait vite mis en relief et, dans cette cour aristocratique où l'on [n'accorde guère les faveurs qu'à la naissance et à la protection, son mérite avait dû s'imposer et vaincre les préjugés. Écrivain hors ligne, il fut chargé de la rédaction de l'acte d'abdication de l'empereur Ferdinand en 1848. Devenu secrétaire du gouvernement de Lombardie, il fut créé baron de Hubner et, peu après, envoyé à Paris. Il a laissé de nombreux ouvrages qui montrent la justesse de ses jugements et la façon précise dont il observait les gens et les événements.

Le comte de Bourqueney était un disciple et un protégé de M. de Chateaubriand, dont il suivit les pérégrinations et dont il partagea les disgrâces, se réfugiant dans le journalisme à ses moments de disponibilité. Après 1830, M. Guizot fit de M. de Bourqueney un de ses collaborateurs; en 1856, il était ambassadeur à Vienne depuis quatre ans. M. de Bourqueney

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