RUSSES ET ANGLAIS
causait d'une façon charmante et écrivait non moins bien. Le Journal des Débats l'eut, pendant longtemps, comme l'un de ses principaux rédacteurs.
Mehemet Djemil Bey devait sa situation présente à son père, Reschid-Pacha, ministre des Affaires étrangères, « l'homme de la finesse et de la ruse » et l'âme damnée de lord Strafford.
M. de Villamarina, général de cavalerie, malgré ses épaisses moustaches noires, était un fort aimable homme.
Enfin, lord Cowley, ambassadeur de la reine d'Angleterre à Paris, promenait sa figure morose dans les salons; malgré sa tristesse, sa droiture lui avait acquis toutes les sympathies. Il était neveu de Wellington.
La veille de l'ouverture des séances, le directeur de la Sûreté et de la Presse, M. Gollet-Meygret, ausssi rêche que sa femme, Mme Gollet-Meygret, est aimable, a réuni au petit hôtel de la rue Bellechasse, où sont les bureaux de la Sûreté, les gérants des journaux et leur a intimé, sur le ton avec lequel il a l'habitude de leur parler, qu'à la moindre indiscrétion leur feuille sera supprimée. De leur côté, à l'ouverture de la première séance, les membres du congrès s'engagent entre eux à garder le secret de leurs débats.
Cependant M. de Gavour, qui veut flatter lord Palmerston pour le gagner à la cause de l'Italie, écrit le soir de la première réunion à l'ambassadeur sarde à Londres, le marquis d'Azeglio : « Nous avons promis le secret; mais je vais vous dire ce qu'il est intéressant que vous sachiez, soit pour vous, soit pour lord Palmer ston, soit pour lady Palmerston, pour qui vous ne devez avoir rien de caché... Le baron Brunnow finasse
beaucoup et il donnera du fil à retordre à ses collègues. Je crois rendre un grand service aux plénipotentiaires anglais en pesant bien les mots, dont peutêtre eux n'apprécieraient pas toujours la véritable portée, et, dans ce but, je me suis entendu avec lord Glarendon pour revoir les protocoles. »
Dans cette première séance, les Anglais émirent la prétention d'obtenir, outre la destruction des fortifications des îles Aland, celle de Nicolaïeff. Les Russes poussèrent des hauts cris et, personne ne voulant rien céder, on ne put arriver à une entente. Ce fut Napoléon III qui, le lendemain, mit tout le monde d'accord.
Le soir, il y eut dîner et réception au ministère des Affaires étrangères. M. Walewski offrit à ses hôtes Mario et Mmes Frezzolini et Borghi-Mamo. Le comte Orloff fut, comme d'usage, le héros de la fête. Il portait, étalés sur sa tunique vert sombre, les portraits entourés de diamants des empereurs Alexandre Ier, Nicolas et Alexandre II. On venait le regarder, et l'on admirait ses miniatures exposées sur sa poitrine transformée pour la circonstance en panneau de musée. Il parla beaucoup à Aali -Pacha, et la foule remarqua le groupe formé par ce géant couvert de décorations et ce petit Turc vêtu, comme un clergyman, d'une longue redingote noire boutonnée jusqu'au col et coiffé d'un fez.
Les généraux Ganrobert et Bosquet partageaient avec les plénipotentiaires l'attention des invités. Le comte Orloff parla avec le général Ganrobert; lui répéta, ce qu'il disait un peu partout, qu'il avait été opposé à la guerre, que le prince Menschikoff avait manqué de souplesse : à sa place, il n'aurait point ainsi cassé les