‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 43 sur 255 · LA SALLE DU CONGRES AU PILLAGE · texte numérisé non relu

LA SALLE DU CONGRES AU PILLAGE

vitres. Depuis ce jour, le comte Orloff et le général Canrobert se lièrent et, se retrouvant presque tous les jours, ils prirent l'habitude de causer.

Quand les artistes eurent chanté leur morceau, tandis que le comte Orloff entretenait Aali-Pacha et le général Canrobert, que M. de Cavour faisait la cour à lady Glarendon et à la marquise d'Ély et que le général Bosquet entraînait Mme deL... dans une embrasure de fenêtre, des dames toujours curieuses voulurent voir la salle des fameuses conférences. Elles n'eurent pas de peine à la trouver, les portes en étaient ouvertes et les lustres et les lampes allumés. Les premières arrivées se mirent d'abord à tout examiner, puis à toucher les papiers blancs et les crayons. Une, plus audacieuse, ayant pris le crayon de la Russie, l'essaya sur une feuille de papier; de suite, elle eut cinquante imitatrices. Le mot paix fut écrit, comme par enchantement, par plus de cent jolies mains finement gantées. On prit les feuilles de papier devenues des autographes, on les plia et on les mit dans sa poche ; le flot des visiteurs montant, il n'y eut bientôt plus un seul morceau de papier sur la table. Alors, ce fut au tour des canifs, des crayons, des plumes, des pains à cacheter, des bougies même, de disparaître.

Chacun voulait avoir un souvenir, et les derniers arrivants ne trouvant plus que des allumettes se les partagèrent comme dépouilles opimes. A la fin de la soirée les encriers, lesboîtes d'allumettes, les soucoupes, les buvards et les bougeoirs vides demeuraient comme les débris de ce champ de bataille pacifique.

Le lendemain, il y eut diner, représentation et soirée aux Tuileries. On donnait les Deux aveugles. Durant les ni. 7

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entr'actes et après la représentation on vit l'Empereur prendre à part tantôt lord Clarendon, tantôt M. Orloff, Aali Pacha ou M. Walewski. Il causait familièrement, avec sa douceur et sa simplicité habituelles, et, en quelques minutes, il avançait les travaux du congrès plus que dix séances n'auraient pu le faire.

M. Orloff, la veille au soir, était venu le prier d'intervenir auprès de lord Clarendon pour obtenir le maintien des fortifications de Nicolaïeff. L'Empereur avait trouvé la demande juste, et venait de le faire observer à lord Clarendon et d'obtenir son désistement en lui promettant que si la Russie élevait à son tour une prétention non justifiée à ses yeux, il le dirait avec la même franchise au comte Orloff.

La question de Nicolaïeff réglée, on ne trouva plus qu'un écueil sur la route de la paix, celui de la Bessarabie. Sur ce point M. de Buol était intraitable. Il voulait que la moitié de cette province russe fût cédée à la Roumanie. Il s'exprimait avec une suffisance et un air hautains qui indisposèrent tous ses collègues. A la fin, M. Orloff dit à mi-voix à son voisin, M. de Gavour : « Ah çà ! mais il parle comme s'il avait pris Sébastopol! » et, à la fin de la séance, il ajouta, en s'adressant à quelques autres collègues : « Il ne se doute pas, M. le plénipotentiaire autrichien, de ce que ces steppes coûteront de sang et de larmes à son pays. »

Cependant, ce fut seulement à la séance suivante que les choses menacèrent de se gâter.

Le comte Orloff, en réponse à M. de Buol, fit observer que les Russes avaient pris la ville de Kars, qu'ils occupaient encore : ils étaient prêts à la rendre, mais à la condition qu'on ne leur demanderait aucune

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