POUR UN POISSON D'AVRIL
autre cession de territoire; sinon ils la garderaient. A ces mots, lord Clarendon, prenant une pose tragique et se frottant le menton — geste qui exprimait chez lui une grande tension d'esprit — déclara que l'Angleterre ferait plutôt vingt ans la guerre que de laisser cette forteresse aux Russes. Puis, se taisant, il se renversa dans son fauteuil, drapé dans son éloquence, se frottant toujours le menton.
Le comte Orloff voulait répondre. M. Walewski calma l'effervescence et trouva moyen de lever la séance sans autre discussion, persuadé que l'Empereur trancherait la difficulté. En effet Napoléon III, mis au courant par son ministre, causa successivement le soir, durant la réception des Tuileries, avec les plénipotentiaires, et les mit d'accord en obtenant que la cession de la Bessarabie fût réduite à quelques kilomètres frontières.
Toutefois, à la reprise des séances, avant de consentir à l'abandon d'une terre russe, le comte Orloff hésita quelques minutes, au milieu du silence de tous. Alors, M. de Buol lui dit à brûle-pourpoint : « Il faut se soumettre, quand on est vaincu! »
A cette apostrophe, le général russe demeura un instant interdit, tandis que tous les personnages présents se sentaient gênés. Mais, se reprenant, le comte Orloff répondit : « L'Autriche peut avoir pris l'habitude de traiter sur des défaites, mais la Russie n'est pas dans ce cas. »
Heureusement, on n'était pas toujours au tragique; ainsi, lorsqu'on vint à parler de fixer la dernière réunion au 1er avril : « Oh! pas ce jour-là, dit M. Orloff; on prendrait la paix pour un poisson d'avril ! »
Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, en voyant s'ouvrir les négociations, avait écrit à Napoléon III une lettre où il lui faisait connaître le profond chagrin qu'il éprouvait de son exclusion injurieuse des conseils de l'Europe, et il lui demandait de se charger de faire introduire ses représentants au congrès : « ce serait un service personnel dont il conserverait pour toujours une ineffable reconnaissance » .
Quoique Frédéric-Guillaume IV, prince piétiste et ultra-légitimiste, n'eût jusqu'alors témoigné que du méprisa Napoléon III le parvenu, ses ouvertures furent accueillies et, malgré l'opposition ouverte de lord Glarendon et la mauvaise volonté cachée de M. de Buol, il fut décidé par le congrès que les plénipotentiaires prussiens viendraient après la première réunion. Ils prendraient part à la discussion de la neutralisation de la mer Noire, parce que la Prusse était contractante dans le traité de 18 41 qui fermait les détroits; ils signeraient ensuite la paix comme les autres plénipotentiaires.
M. Walewski, pour être agréable au roi de Prusse, lui donna avis de cette décision et joignit à l'extrait du procès-verbal une lettre particulière très aimable. Au reçu de cette missive, M. de Manteuffel, heureux de cette satisfaction, fit sa valise et partit le soir même. Toutefois sa joie, durant les dernières heures qu'il passa à Berlin, fut singulièrement tempérée par une histoire fort désagréable. Pendant qu'il emballait ses décorations et ses habits brodés, on lui apprit que ses adversaires politiques, saisissant l'occasion de son éloignement, reprenaient une affaire ancienne de vol de papiers d'État, disant que les agents de M. de Manteuffel avaient été jusqu'à surveiller le prince royal (le futur