PARIS SE REJOUIT
On eut beau insister, le prince refusait. Il tint ainsi en suspens tous les membres de la famille impériale et les officiers de l'état civil depuis trois heures et demie du matin jusqu'à huit heures. Alors, la princesse Mathilde, qui avait de l'autorité sur lui, l'admonesta devant tout le monde : « Il y a vingt-sept heures que je suis ici; vas-tu, par ta mauvaise humeur, nous faire encore rester? A quoi peut-il te servir de refuser de signer? Tu n'empêcheras pas l'évidence, et ta mauvaise humeur ne fera tort qu'à toi. » Sur ces paroles, le prince céda. En province, où l'on savait depuis trois mois l'état de l'Impératrice, on attendait avec impatience la grande nouvelle. Le 15 au matin, une première dépêche ayant annoncé que l'événement était imminent, partout l'impatience redoubla. A Paris, toute la journée, la foule vint s'amasser dans le jardin des Tuileries et dans la rue de Rivoli; à la nuit, elle se dispersa. Aux Invalides, les canonnicrs, vétérans des guerres de l'Empire, veillaient devant leurs pièces, mèche allumée et écouvillon prêt à bourrer les charges. A sept heures, un officier vint donner l'ordre de tirer le canon, dont les détonations réveillèrent beaucoup de gens encore endormis. Était-ce une fille? Était-ce un fils? Suivant l'usage, vingt et un coups annonçaient une princesse, cent un coups un prince. Tous les Parisiens, dans leur lit ou déjà levés, comptèrent les coups attentivement. Le vieil adjudant qui commandait le feu avait déjà annoncé la naissance du roi de Rome, du duc de Bordeaux, du comte de Paris. Il connaissait son affaire, il connaissait aussi le peuple. Au vingt et unième coup, il ordonna un repos et, au silence qui suivit, les Parisiens crurent, pendant quelques secondes, que c'était une fille. La
vingt-deuxième détonation, en venant ébranler leurs vitres, leur annonça que c'était un héritier.
L'allégresse fut au comble. La capitale se pavoisa de drapeaux et les monuments publics se couvrirent de lignes de gaz ou de guirlandes de lampions.
Dans l'après-midi, un soleil avant-coureur du printemps amena la gaieté. Les Tuileries se remplirent d'enfants qui, en venant s'ébattre sous les arbres, cherchaient, en s'approchant du palais, à voir le nouveau-né. C'était une suite ininterrompue d'acclamations. Au milieu de la foule bigarrée de petits garçons et de petites filles, de bébés et de nourrices aux longs rubans, se promenaient quantité de marchands de ballons rouges. L'un d'eux eut l'idée de crier : « Demandez le ballon rouge du Prince impérial ! » Le mot eut un succès fou; chacun voulut avoir un ballon. Bientôt, les marchands en manquèrent : il fallut en faire revenir. Naturellement, les enfants laissaient échapper les ballons qui montaient... au ciel, ou s'arrêtaient aux branches des arbres. Au clair soleil de mars, aux cris de joie des bambins, les ballons rouges montaient toujours. Combien en est-il encore de ces bébés d'alors qui, devenus maintenant des hommes faits, se souviennent de la journée du 16 mars 1856 et des ballons rouges du Prince impérial ?
La naissance du Prince impérial fit éclore des milliers de vers. Le Moniteur du 18 en fut rempli. Il y en avait de Théophile Gautier et de Barthélémy, de Camille Doucet et de Belmontet, des élèves du lycée Saint-Louis et de Mme Mélanie Waldor, de simples soldats, de prêtres, de pasteurs et d'un tas d'inconnus. L'inspiration ne venait pas toujours aux poètes ; alors,