CANROBERT ET BOSQUET
« précédé et suivi le 14 novembre, on avait signalé . des phénomènes anormaux. Il a reçu deux cent cin- « quantc réponses, qui ont permis de constater que la « tempête en question a traversé toute l'Europe en « quatre jours, et a suivi une direction indépendante « de celle du vent. M. Leverrier se propose de pousser « ses recherches pour savoir si Ion peut, à l'avenir, « déterminer la marche d'un météore de cette nature « dès son apparition, et si un télégramme, envoyé à « temps de Londres, de Paris ou de Vienne, aurait pu « aviser les armées et les flottes de l'assaut qu'elles « allaient avoir à subir. » L'Empereur parla ainsi pendant tout le dîner; tout le monde lécoutait sans l'interrompre. Au dessert, on servit du Champagne. L'Empereur, qui n'en prenait jamais, fit signe qu'on lui en versât, et levant son verre, en se tournant vers moi et ensuite vers le général Bosquet : « Je bois à la santé de « mes deux meilleurs amis, les maréchaux de France « Ganrobert et Bosquet. » Nous remerciâmes l'Empereur; puis, profitant d'un moment de silence, Fleury dit, de manière à être entendu : « Ce sont deux jeunes épées et deux cœurs de chaque côté d'un berceau. » « Le diner fini, Bosquet sortit un instant et envoya cette dépêche à sa mère, qu'il avait le bonheur de posséder encore :
« Le maréchal Bosquet à Mme Bosquet.
« Ma mère, priez Dieu pour l'Empereur. »
« Le lendemain, nous fûmes admis à faire notre cour au Prince impérial, ce qui donna lieu à une scène émouvante. Bosquet et moi, toujours comme Pylade et
1 J 0 CANK0BEI1T.
Oreste, nous fûmes introduits auprès du Prince. Sa chambre était grande et tendue de blanc : au milieu, dans un berceau très simple, le Prince, aux joues rebondies, un bonnet à ruches sur la tète, dormait à poings fermés. Son petit corps était caché sous le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. De chaque côté du berceau se tenaient les deux aides de camp de l'Empereur, en grande tenue : Fleuryet Edgar Ney. La gouvernante et les sous-gouvernantes se trouvaient également là, toutes trois en grand deuil de leurs maris morts en Grimée.
« Mme Bruat, la gouvernante, était la veuve de l'amiral qui avait été mon ami et dont le noble cœur imposait l'estime. La première sous-gouvernante, Mme Bizot, devait un peu sa position à la lettre que j'avais écrite à l'Empereur, après la mort du général Bizot, où je me faisais l'interprète de toute l'armée pour lui recommander sa veuve. Enfin, Mme de Brandon pleurait le colonel du 50e de ligne, un paladin du moyen âge, qui avait été tué sur le parapet du Mamelon-Vert. Notre apparition donna une émotion à ces trois dames. Nous étions pour elles l'évocation vivante de ceux qu'elles avaient perdus, et elles se mirent à éclater en sanglots...
« L'événement heureux de la naissance du Prince impérial ne suspendit pas la série des fêtes et, à la première réception qui suivit ma nomination de maréchal, je vis arriver le comte Orloff, vêtu d'un habit marron à boutons d'or. A peine fut-il en face de moi qu'il me prit les deux mains en me félicitant, et puis tout d'un coup : « Laissez-moi vous embrasser. » Et, m'attîrant dans ses bras de géant, il me serra contre