LE TSAR NICOLAS
sa poitrine à me broyer les os et m'embrassa sur les deux joues. Il croyait, me voyant promu à la plus haute dignité militaire, que mon influence devait être considérable sur l'Empereur, car ses confidences devinrent de plus en plus fréquentes. Il espérait assurément que je les répéterais et que, passant par mon canal, elles acquerraient du poids. Il ne cessait de me dire que la guerre n'avait pu avoir lieu que par suite de malentendus, et puis plus il faisait connaissance avec la France, avec les Français, avec leur souverain, plus il les appréciait. Dans chacune des lettres qu'il adressait à son maître, il vantait les avantages d'une alliance avec nous. Il jugeait Napoléon III un homme supérieur, avec qui l'empereur Alexandre s'entendrait facilement. Il était aussi expansif dans ses témoignages de sympathie pour la France que dans l'expression de sa haine contre l'Autriche. Le tsar Nicolas avait été d'une bonté inépuisable et d'une tendresse particulière avec l'empereur François-Joseph. En échange, il n'avait trouvé que duplicité et perfidie. Les officiers russes en sont indignés et ceux qui ont des décorations autrichiennes les ont renvoyées, et les régiments dont l'empereur d'Autriche ou les archiducs sont colonels honoraires ont cessé de porter leurs noms. »
Le comte Orloff aimait, du reste, à parler de l'empereur Nicolas et faisait de lui un portrait saisissant,
Il apparaissait à son peuple comme un demi-dieu et aux souverains d'Europe comme le roi des rois. Il se croyait sincèrement une émanation de la Providence. Une atteinte à son autorité était un sacrilège, et c'eût été manquer à son premier devoir que de ne pas la réprimer d'une façon terrible.
Loin de le faire abhorrer, la crainte du gibet ou de la déportation perpétuelle, pour la moindre incartade, le faisait entourer par son peuple, asservi et ignorant, d'un respect plein de terreur qui accréditait, chez beaucoup de moujicks, l'opinion de son incarnation divine. Jamais il n'admettait d'observation. Pendant la guerre, le comte Levachoff, après avoir reçu de lui des instructions à porter en Grimée, lui ayant demandé ce qu'il aurait à faire si le prince Menschikoff lui présentait des observations, l'Empereur se dirigea vers lui, le prit par les épaules et, le poussant dehors par la porte :
— Un sujet ne discute pas mes ordres!
Il aimait l'antithèse, il était aussi simple dans ses uniformes et dans ses habitudes privées qu'il était jaloux de son autorité.
Il se promenait à pied et seul dans les rues, sans signe distinctif.
Si l'on annonçait un incendie — il y en a un presque tous les jours dans les villes russes construites en bois de sapin — il s'exposait comme un pompier. C'est miracle qu'il n'ait jamais été sérieusement blessé.
Dur à lui-même, appliqué autant que sobre, il était toujours levé à quatre heures du matin, travaillant au moins dix heures par jour. Il dormait peu, quelquefois pas du tout.
Son cabinet de travail lui servait de chambre à coucher et de salle à manger.
Ce cabinet était une grande pièce dont les murs n'avaient que des cartes pour décoration. Au milieu, était un vaste bureau surchargé de papiers, autour des chaises de noyer et, dans un coin, un lit de camp : deux planches sur deux tréteaux avec un sac de cuir