LE TSAR ET LE PENDU
bourré de paille, en guise de matelas; une capote de soldat en guise de couverture, pas de draps ni d'oreillers. C'est sur ce lit et sous cette capote qu'il est mort.
Il ne fumait jamais, ne buvait que de l'eau et mangeait rapidement, demeurant à son bureau, durant ses repas, sans cesser de travailler.
Il n'admettait pas le duel. Un matin, un officier vient le supplier de l'autoriser à se battre, il refuse : « Mais, sire, j'ai été souffleté! — Eh bien, viens avec moi! »
Il l'emmène à la parade et, devant toute sa maison militaire, l'embrasse sur la joue qui a été frappée.
Le comte Orloff, quoique exempt de toute servilité et de toute flatterie, était respectueux de la mémoire de son maître, pour lequel il avait professé autant d'admiration que de reconnaissance. Aussi, il ne cita aucun des faits si nombreux qui témoignaient de l'insensibilité terrible de Nicolas Ier. En voici un qui est plus particulièrement typique :
A la suite de l'insurrection, qui fut la cause première de la faveur du comte Orloff, le comte Retieff, poète de talent, fut condamné à être pendu. Lorsque, accroché au gibet, il fut lancé dans le vide, la corde cassa et il tomba de plusieurs mètres de hauteur. Quand on le releva, les os à moitié broyés, il murmura : « On ne sait rien faire en Russie, pas même tisser une corde. »
« Qu'on lui prouve le contraire ! » répondit le Tsar à celui qui lui rapportait le fait.
Au physique, il était admirablement beau. Sa taille gigantesque et svelte, la pureté régulière de ses traits et l'air de majesté souveraine qui était répandu sur m. 8
toute sa personne le faisait ressembler à une statue antique de Mars jeune.
Son regard d'acier éclairait sa physionomie, fascinant les gens au point de faire de lui un être à la volonté irrésistible.
Il se servait admirablement de la puissance de ses yeux et, à maintes reprises, avait fait rentrer sous terre insurgés, conspirateurs et assassins. Il lui suffisait de les fixer pour les faire se jeter à ses pieds. Tant qu'il lui serait possible de tenir les gens sous son regard, il resterait leur maître redouté.
Les massages lui ayant été ordonnés, il demanda à son beau-frère, Frédéric-Guillaume, de lui envoyer des sous-officiers prussiens pour les lui faire, craignant de se livrer à deux de ses sujets à qui il devrait tourner le dos et dont il ne pourrait briser la volonté par son regard.
Cet homme si beau, qui eût pu faire tant de conquêtes, semble avoir échappé aux influences féminines et même n'avoir pas goûté les charmes de la femme, car aucune d'elles ne paraît avoir joué un rôle auprès de lui.
C'était principalement durant les soirées de carême, où les danses faisaient place aux causeries, que le comte Orloff initiait le maréchal Ganrobert à l'histoire de la Russie contemporaine.
La semaine sainte passée, on fut pris, dans la capitale, d'un tel désir de s'amuser et de paraître, que certains salons légitimistes du faubourg Saint-Germain, fermés depuis 1848, se rouvrirent. Ainsi, la série des bals costumés débuta par une fête donnée chez le comte Pozzo di Borgo, rue de l'Université, où l'aristocratie qui n'allait pas aux Tuileries se donna rendez-vous. Il
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y eut, à ce bal, plusieurs entrées sensationnelles : d'abord celle du duc et de la duchesse de Fitz-James en Roi-Soleil et en Phébée, tous les deux couverts de rayons d'or, d'argent et surtout de diamants; puis celle d'une troupe de bohémiens et de bohémiennes qui exécutèrent un quadrille où figurèrent les représentants des plus anciennes familles. Parmi les dames qui eurent le plus de succès, on signala Mme la marquise de Belbœuf, alors dans tout l'éclat d'une beauté impressionnante et qui était costumée en Grecque.
Deux jours après, un bal identique eut lieu chez la baronne de Meyendorff. C'étaient les mêmes invités, les mêmes costumes, le même quadrille de bohémiens, et, en plus, le monde diplomatique et officiel. Quoique ce bal manquât ainsi de l'imprévu qu'avait eu celui du comte Pozzo di Borgo, il parut avoir eu un plus grand succès, parce que la baronne Meyendorff avait pu offrir à ses invités les deux célébrités du moment, que le comte Pozzo n'avait point possédées : le comte Orloff et la comtesse de Gastiglione.
Ce nom de comtesse de Gastiglione évoque bien des souvenirs. Un mystère entoure la vie de cette femme qui semble avoir été surtout une originale et dont la mort, il y a deux ans, a encore fait couler des flots d'encre.
La célèbre comtesse apparaît, pour la première fois à Paris, dans une réception de la princesse Mathilde, qui l'a invitée à la demande du ministre de Sardaigne, le marquis de Villamarina. Ce premier soir, elle fait sensation, et Bacciochi, l'intendant des plaisirs ordinaires et extraordinaires, en a vite parlé à son maître. M. de Cavour, l'œil toujours ouvert, a saisi ce qui se
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passe et il parvient à faire inscrire Mme de Castiglione sur la liste des réceptions les plus intimes, où les ambassadeurs sont seuls invités. La belle comtesse aura la mission de « séduire l'Empereur » . Et, avant l'ouverture des séances du congrès, la comtesse a déjà pris son rôle « discrètement », à la satisfaction de M. de Gavour.
Mme de Castiglione était d'une beauté incomparable. Elle tenait à la fois de la Vierge du Pérugin et de la Vénus antique ; mais elle restait toujours à l'état de marbre ou de peinture, sans animation et sans vie et ses longs yeux cernés de noir manquaient de ces éclats ou de ces douceurs qui font vibrer ou qui touchent.
De tous ses charmes, c'était peut-être de sa chevelure et de l'éclat de son teint qu'elle tirait le plus vanité. Elle changeait perpétuellement ses coiffures pour mieux montrer la souplesse, les reflets dorés et l'abondance de ses cheveux; de même, elle étudiait avec soin les couleurs de ses robes de façon à bien faire ressortir la douceur et l'éclat de sa peau. Sans doute, elle avait lu les Dames de Brantôme et y avait remarqué comment Diane de Poitiers, aussi orgueilleuse qu'elle de la blancheur de son corps, savait la mettre en valeur, lorsque Henri II venait la voir. Comme la duchesse de Valentinois, Mme de Castiglione reçut Napoléon III dans un costume de statue antique, étendue sur un large divan de satin noir. Ses jambes pouvaient se comparer sous le rapport de la ligne avec celles de la Diane chasseresse, et il ne lui déplaisait pas de les laisser admirer. On parle encore de l'apparition qu'elle fit à un bal travesti des Tuileries, en costume de Salammbô ou de Grecque, la robe entr'ou-