‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 52 sur 255 · SUCCES DE LA COMTESSE · texte numérisé non relu

SUCCES DE LA COMTESSE

verte jusqu'à la ceinture. Le ténor Mario lui avait composé ce travesti et l'en avait parée dans une séance de plusieurs heures. Le premier personnage qu'elle rencontra ce jour-là fut le maréchal Ganrobert et elle le pria de lui donner le bras. Le maréchal s'en souciait peu. A côté de lui se trouvait, par bonheur, le viem. mais toujours jeune comte de Flammarens. «Comme je regrette d'être appelé à un service, madame ! lui dit le maréchal. Mais voici le comte de Flammarens qui me remplacera. » Et le comte, ravi d'offrir son bras, promena avec complaisance Mme de Castiglione, l'offrant aux regards indiscrets d'une foule qui se pressait sur ses pas.

Son apparition dans un bal ou une fête était un événement. Dès qu'elle pénétrait quelque part, on se rangeait pour la laisser passer et, même aux Tuileries, en présence de l'Empereur et de l'Impératrice, l'on montait sur les chaises, sur les canapés, sur les consoles pour la contempler. Si l'on donnait une fête de charité, pour obtenir une grosse recette il fallait promettre un tableau vivant où elle figurerait. Capricieuse, elle acceptait d'abord ; puis quelquefois, au dernier moment, refusait de paraître; et les spectateurs, furieux d'avoir été dupés, demandaient qu'on leur rendit leur argent. Une fois, elle parut en moine, le capuchon rabattu sur la figure; on ne vit aucun de ses traits. Ce fut, dans la salle, un toile de cris, de vociférations, de sifflets.

Cette créature admirable possédait-elle un cœur et une intelligence? Mme de Castiglione a-t-clle aimé un de ses innombrables admirateurs, a-t-elle inspiré de violentes passions? On ne peut rien affirmer.

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Beaucoup Font dite d'une intelligence supérieure, avec de hautes visées politiques. Je serais tenté de le croire, après avoir lu quelques-unes des lettres qui ont échappé à la chasse que leur a faite le gouvernement italien. En tout cas, elle écrivait avec un esprit séducteur et savait traiter en Machiavel les questions politiques les plus épineuses. Cependant, elle réussit fort bien à cacher son jeu, car beaucoup de ceux qui Font approchée ont cru voir en elle une femme qui, ayant conscience de son manque d'esprit, avait cherché à donner illusion par son originalité et en affectant perpétuellement Fennui et l'indifférence.

Elle avait perdu sa mère tout enfant, et son père, le marquis Oldoïni, vieux libertin, loin de veiller à son éducation, était très fier de la beauté précoce de sa fille et trouvait charmant de la voir posséder, à treize ans, une loge à l'Opéra de Florence et sa voiture pour aller aux Gascines. Déjà, elle était si belle qu'elle avait une cour d'admirateurs qui la suivaient partout où elle allait. A quinze ans, elle épousa le comte Verasis de Gastiglione, qui' était écuyer du roi Victor-Emmanuel. Peut-être l'admiration et la curiosité dont sa beauté était l'objet lui avaient-elle inspiré le mépris et le dégoût de l'humanité. C'est au moins ce que quelquesuns de ses fervents ont cherché à faire croire en la présentant comme au-dessus de la flatterie et des banalités d'une admiration de commande. Quelque indifférente qu'elle ait semblé être aux adulations, elle eut, cependant, le culte de sa beauté, et même à tel point quelle en devint ridicule avec l'âge. Elle ne voulut point s'apercevoir ni laisser voir aux autres quelle vieillissait; elle s'enferma, comme une recluse, dans

M,e MANARA. — LA MARQUISE D'ÉLY. 119

un appartement, place Vendôme (entresol occupé aujourd'hui par la maison Boucheron), dont toutes les glaces étaient recouvertes de tentures, afin qu'elle ne pût se voir. Elle sortait la nuit, la figure cachée par un voile épais, comme une houri du harem et ne recevait ses quelques connaissances qu'à la demi-obscurité d'une petite veilleuse. Personne ne la servait à table; elle entrait dans sa salle à manger, lorsque le couvert était mis, se servait elle-même et se retirait sans que personne eût pu la voir. Elle s'est éteinte, il y a deux ans, dans un appartement attenant à un grand restaurant parisien. On a prétendu qu'elle conservait des papiers du plus haut intérêt. Nous le croyons : ce n'était pas en vain que M. de Gavour avait basé de grandes espérances sur la séduction qu'elle exerçait.

En dehors de Mme de Gastiglione, Paris possédait alors une autre grande dame italienne aussi belle, mais d'une amabilité et d'un charme autrement séducteurs : Mme Manara, femme d'un noble milanais qui s'était distingué, en 1848-49, dans l'insurrection des Lombards contre la domination tudesque. Mme Manara, qui était la fille du compositeur Pacini, avait été élevée par Mme Samoïlow. Elle avait des traits admirables, de beaux yeux intelligents, et une chevelure aussi noire que celle de Mme de Gastiglione était blonde. Sa démarche, sa taille, sa faconde se tenir, dénotaient la plus exquise distinction, tandis que sa conversation naturelle, et qui s'étendait aux choses les plus différentes, attirait autour d'elle les gens de valeur.

Parmi les dames étrangères qui en ce moment à Paris obtenaient le plus de succès était aussi la mar-

quise d'Ély, que nous avons déjà signalée comme l'objet des prévenances de M. de Gavour.

La marquise d'Ély, dame d'honneur de la reine Victoria, était peut-être la personne à qui la Reine accordait le plus sa confiance; elle écrivait sa correspondance intime, et étant veuve et sans enfants, par conséquent libre de ses actions, elle passait toute l'année auprès de sa souveraine.

La marquise d'Ély était liée de longue date avec la famille de Montijo, et en 1847 elle avait conduit dan? le monde et présenté à la cour la future Impératrice, pendant le temps où une indisposition empêchait la comtesse de Montijo de sortir. Elle aimait à rappeler cette présentation et à parler de l'émotion qui colorait de rouge les joues de Mlle de Montijo, admirablement jolie dans son long fourreau de satin blanc orné de ferrets d'or.

Aussi était-ce par le fait d'une délicate attention que la reine Victoria avait envoyé la marquise d'Ély à Paris pour la tenir au courant jour par jour de la santé de l'Impératrice.

La marquise d'Ély était fort jolie, blonde avec des yeux bleus d'une grande douceur, et une jolie taille ; elle était aimable, fort instruite et très spirituelle. M. de Gavour, qui lui faisait la cour, pour gagner à la cause de l'Italie la reine Victoria à qui la marquise d'Ély écrivait directement, se laissa prendre à ses charmes et par deux fois séduit par sa grâce, son naturel et son esprit, la demanda en mariage, mais sans succès.

Pour terminer avec les beautés étrangères, citons encore la princesse Gzartoryska, fille de la reine Chris-

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