LA « SOIREE DES EVENTAILS
ques-uns de ses opéras interprétés par des artistes de profession; mais depuis 1842, époque où le comte de Castellane avait épousé Mlle de Villoutreys, le théâtre avait surtout servi à des amateurs qui s'essayaient dans les pièces classiques. Des hommes d'État, des diplomates y avaient figuré; on y avait vu, dans le Misanthrope, M. de Rémusat, en Àlceste, donner la réplique à la marquise de Gontades depuis comtesse de Beaulaincourt, en Gélimène.
L'hôtel du comte de Castellane était au haut du faubourg Saint-Honoré ; tous les passants le remarquaient à cause de la multiplicité des statues de dieux et de déesses de plâtre qui couvraient sa façade; les gens du quartier, pour cette raison, l'appelaient la Maison du mouleur.
La disposition intérieure de l'hôtel offrait de l'imprévu aux visiteurs ; ainsi, la salle à manger était contiguë à l'écurie, et de plain-pied avec elle; une glace sans tain séparait l'une de l'autre, et lorsque le comte de Castellane donnait à dîner, ses hôtes durant leur repas voyaient les chevaux, tous blancs et pomponnés de rouge, dévorer leur avoine dans des stalles admirablement luisantes.
La salle de spectacle s'élevait derrière l'hôtel, au fond d'un jardin.
Ce soir-là (6 avril 1856), cette fameuse salle était bondée, et au premier rang de l'orchestre Mme de Gastiglione, éclatante de beauté et de diamants, attirait les regards. Les artistes de la Comédie-Française jouaient deux pièces inédites : le Verrou, d'Alexandre Dumas fils, et le Collier, de Jules Leconte.
Ces comédies étaient d'un genre si léger que l'on
prétendit que la plupart des dames, en entendant les tirades risquées, s'étaient caehées derrière leur éventail. Aussi quelques personnes — qui n'avaient pas été invitées, et qui auraient voulu l'être — qualifièrent cette fête de « soirée des éventails » , nom sous lequel elle fit beaucoup jaser dans les salons et dans les cercles.
Sur les scènes publiques, Mélingue, dans Benvenulo Cellini, attirait chaque soir un public d'élite. ïl modelait devant les spectateurs une statuette d'Hébé que l'on vendait le lendemain aux enchères au profit des pauvres : il avait du reste un réel talent de sculpteur et le jour de la première représentation des Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas, il avait obtenu au Salon une deuxième médaille pour une charmante statuette, l'Histrion, que lui acheta la princesse Mathilde.
Le 16 février 1856, l'Empereur et l'Impératrice vinrent voir Benvenulo Cellini, et après l'acte de la statuette Napoléon III demanda à Mélingue de lui vendre la maquette qu'il venait de faire. Il répondit qu'elle appartenait déjà aux pauvres du quartier, mais qu'il en enverrait une autre aux Tuileries le lendemain.
Ces fêtes arrivaient au moment où M. de Gavour réussissait enfin à obtenir de Napoléon III la mise à l'ordre du jour du congrès de la question de l'indépendance de l'Italie.
La naissance du Prince impérial, arrivée le 16 mars, l'avait beaucoup gêné. « Elle vient juste au moment où j'ai remis mon plan à l'Empereur... Je n'ose le presser, ce serait inconvenant... » Il n'attendit pourtant pas longtemps, car l'Empereur le reçut avec lord Glarendon, le 29 mars.
L'entrevue dure deux heures; toutes les propositions