CAVOUR ET LA QUESTION ITALIENNE
mari qui a la joue tout écorchée. Durant tout le dîner elle ne desserre pas les dents, envoie des regards de feu à M. de Persigny et, après le dîner, veut s'en aller. Le second secrétaire, M. de Jaucourt, les accompagne jusqu'à leur voiture et en rentrant dans le salon il dit en souriant : « Vous serez bien aises de savoir que, dans le vestibule, M. et Mme de Persigny se sont embrassés. »
Hélas ! l'Empereur avait trop souvent des serviteurs aussi pitoyables.
La paix fut signée le 30 mars, et le canon des Invalides, se joignant au télégraphe, l'annonça au monde.
Il fallait maintenant, dans des séances supplémentaires, soulever la question italienne. M. Walewski le fit avec tact : il demanda à ses collègues s'il n'y avait pas lieu d'étudier, avant de se séparer, les questions de nature à amener des complications et à compromettre la paix que l'on venait de signer; et il enveloppa la question italienne au milieu de celle de la Grèce, de la conduite du roi de Naples, et des excès de la presse belge.
Naturellement, les Turcs gardèrent dans cette discussion un silence absolu. Les Autrichiens ne parlèrent que pour déclarer qu'ils n'avaient pas à traiter de ces questions. Les Russes firent de même. Lord Glarendon, au contraire, exposa qu'il était inadmissible que le gouvernement pontifical ne pût se maintenir que par les baïonnettes étrangères, et fit un réquisitoire de? plus aigus contre les cruautés du roi Bomba. M. de Gavour ajouta que l'occupation autrichienne était un fait bien plus grave que celle de la France, car l'Autriche arrivait à tenir la moitié de l'Italie. Alors M. de
Hubner, ambassadeur d'Autriche, l'arrêtant, lui reprocha l'occupation de Monaco.
C'était faire la partie trop belle au pétillant M. de Cavour qui répondit : « La Sardaigne est prête à retirer les cinquante hommes qu'elle a à Monaco et à abandonner le Prince à l'amour des Monégasques, pourvu qu'on ne la rende pas responsable du bain dans la mer que ses affectionnés sujets pourraient lui faire prendre. »
Cette boutade mit les rieurs du côté du plénipotentiaire sarde ; elle clôtura la discussion et laissa toutes choses en l'état.
Cependant, si M. de Cavour n'avait pas obtenu d'agrandissement de territoire, il avait fait du Piémont le champion de l'indépendance italienne, et il avait posé, devant l'Europe, la question de l'indépendance et de l'anomalie de l'occupation de la moitié de la péninsule par des étrangers.
Déjà de toutes parts, en Italie, on tourne les regards vers Turin et l'on devine un sauveur en M. de Cavour; les villes frappent des médailles à son effigie, pour le remercier d'avoir plaidé la cause de l'Italie au congrès.
Désormais la question de l'indépendance de la péninsule n'est qu'une affaire de temps.