DÉCACHETAGE DES LETTRES
bataille venait d'avoir lieu près de la frontière et que nous y avions perdu 20,000 hommes » . Après enquête, le maréchal, un peu gouailleur, répondit que le ministre était l'objet d'une mystification, attendu que le signataire de la lettre, premier soldat et bon sujet, était totalement illettré, et qu'un camarade parisien et farceur, en donnant de ses nouvelles, y avait ajouté quelques fantaisies de son cru.
Ce décachetage ne fut pas du goût de tous les correspondants et quelques-uns d'entre eux firent savoir la chose à des journaux étrangers qui ne se génèrent pas pour l'annoncer. Aussi, au commencement d'août, le maréchal Vaillant envoyait cette dépêche assez adroite au général Pélissier : «Les journaux étrangers avancent que les lettres particulières ne partent de Grimée qu'après avoir été lues par le grand prévôt et que l'on met sur l'enveloppe le bon à partir. Démentez de suite. »
Ce n'était pas en Grimée que ces lettres étaient décachetées, et le général Pélissier répondit séance tenante :
« Je proteste contre l'ouverture des lettres particulières. Les lettres adressées aux journaux sont seules ouvertes en présence de la gendarmerie et retenues quand elles renferment des nouvelles, s
Le cabinet noir n'en continua pas moins à fonctionner puisque, quelques jours après la prise de Sébastopol, il ouvrait la lettre superbe où le général de Mac-Mahon racontait à son frère l'assaut de Malakoff
La copie de cette lettre, conservée dans le secrétaire de l'Empereur, a été trouvée aux Tuileries, le 4 Septembre, dans le même secrétaire, par M. Glaretie qui l'a publiée avec d'autres documents des plus curieux de même source.
L'ouverture des correspondances n'eut d'ailleurs pas le résultat que l'on se proposait.
Cependant, au milieu de l'hiver de 1855, les plaintes de l'inspecteur Michel Lévy devenant plus vives et plus nombreuses le maréchal Vaillant rappela leur auteur pour les faire cesser.
Le service sanitaire demeura alors sans contrôle médical jusqu'au mois de juillet 1855. A cette époque, l'Empereur, inquiet des pertes que nous avait causées l'attaque infructueuse du 18 juin, prescrivit l'envoi d'un nouvel inspecteur général, le docteur Baudens. A peine arrivé, ce médecin chaussa les souliers de son prédécesseur, déclarant en plus que, si on ne prenait pas des précautions immédiates, on aurait à redouter des épidémies bien autrement terribles que celles de l'année précédente.
Il exposait que les fatigues imposées, sans nourriture suffisante, aux soldats les avaient usés et que dans l'état débile où ils étaient, ils offraient une proie facile aux maladies contagieuses; il demandait en conséquence une nourriture plus variée et plus abondante. Il faisait valoir que la ration de nos soldats était seulement de 250 grammes de viande médiocre, tandis que celle des Anglais était de 453 grammes et de meilleure qualité : « 100,000 francs de conserves, disait-il, économiseront 500,000 francs d'hôpital. »
Il demandait encore la suppression totale des tentesabris et, s'il était possible, de toutes les tentes qui devraient être remplacées par des baraques chauffées établies sur des emplacements nouveaux
Au point de vue hospitalier, il déclarait urgente l'augmentation du nombre d'ambulances et d'hôpi-
l'empereur s'émeut. 143
taux de façon à avoir 33,000 lits, et sans qu'aucun hôpital pût en contenir plus de 1,000 à la fois.
Sauf le changement d'emplacement des troupes prescrit par le maréchal Pélissier, aucune de ces améliorations ne fut réalisée ; comme l'avait prévu le docteur Baudens, les épidémies arrivèrent avec une telle fureur que sur 142,000 hommes, 73,000, la moitié, en furent atteints, et 40,000 y succombèrent.
L'épidémie commença en novembre 1855, et se continua pour atteindre son apogée en février 1856. Les rapports des médecins en parlèrent seuls d'abord : on n'en laissa rien paraître; mais, au mois de février, le Times jeta l'alarme et son article produisit partout une grande sensation. A Marseille, où l'on voyait arriver des bateaux chargés de moribonds, on crut à un retour du choléra et il y eut plusieurs paniques. A Paris, on fut cruellement surpris. On s'exagéra les choses. Le silence que le ministère avait gardé jusqu'alors, un article du Moniteur qui ne répondait rien aux allégations du Times, et puis le système de soustraire les correspondances de Grimée, amenèrent l'opinion à croire à un désastre.
On était en plein congrès de Paris. Napoléon III paraissait soucieux et son cœur, toujours sensible à la moindre infortune, souffrait cruellement. Lorsque M. de Cavour venait lui parler de l'Italie, loin d'être attentif comme d'habitude, son esprit demeurait ailleurs. Napoléon III pensait aux souffrances de nos soldats.
Vers le 15 mars, le prince Napoléon vint le trouver, et lui remit cette lettre qui est le résumé le plus précis des rapports de nos médecins :
14» CANROBËRT.
« Monseigneur,
« Dans ma précédente lettre, je crois avoir eu ï'hon^ neur de toucher quelques mots de l'état sanitaire de l'armée à Votre Altesse Impériale. Aujourd'hui, je considère comme un devoir sacré d'appeler sa plus sérieuse attention sur un sujet aussi grave et aussi digne d'intérêt.
« Jamais, à aucune époque, sans en excepter celle où a sévi le choléra, le nombre des malades n'a été aussi grand, et, comme on ne s'y attendait pas, rien n'a été prévu : à cette heure, on n'est en mesure ni d'étouffer le mal, ni d'arrêter ses progrès toujours croissants. Le personnel des médecins est bien loin d'être en rapport avec les exigences du service, et encore les médecins ne font pas tout ce qu'ils pourraient faire pour suppléer au nombre par l'activité et le zèle, par la raison qu'ils ne sont pas libres d'agir comme ils l'entendent, et que leur dévouement et leur intelligence sont subordonnés à la volonté de l'administration militaire.
k En Grimée, la place manque dans les hôpitaux provisoires et dans toutes les ambulances. Des baraques construites pour 250 malades en contiennent plus de 1,000. La plupart n'ont pas de matelas et gisent sur de la paille infecte, semblable à du fumier, n'ayant pour se garantir du froid, dans cette saison, qu'une simple couverture de campement! Aussi ces malheureux meurent dans des proportions désespérantes.
« Le scorbut et le typhus sontles affections régnantes et ce qui prouve que le mal vient du fait de l'adminis-