‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 64 sur 255 · LE PRINCE NAPOLEON ET L'EPIDEMIE · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLEON ET L'EPIDEMIE

tration, c'est que les Anglais et les Sardes placés dans les mêmes conditions que nos troupes n'ont ni scorbut ni typhus, et que les Turcs eux-mêmes souffrent beaucoup moins.

« A Constantinople, les hôpitaux sont encombrés et horriblement mal tenus. Ils sont surtout d'une malpropreté révoltante, qui a engendré dans la plupart d'eux des maladies ou plutôt des épidémies meurtrières. Les médecins gémissent de cet état de choses : ils prétendent qu'ils n'y peuvent rien, que tout dépend de l'intendance, qu'ils l'ont prévenue à plusieurs reprises, mais toujours inutilement.

« Deux bâtiments de transport, un américain dont j'ai oublié le nom, et un anglais Lady Jocelin, sont arrivés la semaine passée de Kamiesch avec plusieurs centaines de malades français.

« L'intendance a laissé passer quarante-huit heures avant de faire commencer le débarquement qui a duré quatre jours, malgré la situation pitoyable de ces malheureux installés dans une cale infecte, et malgré les réclamations des capitaines. L'intendant était obligé cependant d'envoyer chaque matin un bateau à vapeur pour enlever les cadavres des individus morts dans les vingt-quatre heures, dont le nombre ne s'élevait jamais à moins de quinze à vingt! Il n'y a pas d'exemple d'une aussi coupable incurie, on pourrait dire d'une pareille inhumanité. Et tout cela se passe en pays étranger, sous les yeux de gens de toutes les nations qui nous accusent hautement de cruauté et de barbarie envers nos propres soldats.

« Après un tableau aussi repoussant, je n'ose pas parler à Votre Altesse Impériale des hôpitaux anglais ni. 10

et sardes qui, sous le rapport de la propreté, du confort, de l'entente du service, des soins à donner aux malades, ne laissent rien à désirer, les premiers surtout. La comparaison est tout à notre désavantage et, je ne crains pas de le dire, à notre honte.

« Si je pensais, Monseigneur, qu'il n'y eût pas de remède à un pareil état de choses, j'aurais gardé le silence; mais il doit y en avoir : il y en a, et j'ai confiance dans les sentiments d'humanité et de patriotisme de Votre Altesse Impériale pour le trouver et le faire adopter. Mais il faut se hâter : il n'y a pas un instant à perdre; chaque jour de retard coûte la vie à des centaines de braves gens, sans compter que le mal va toujours croissant, que la démoralisation gagne les soldats, et que si l'on ne se presse pas, on doit nécessairement s'attendre à un grand désastre. Si j'osais émettre une opinion en semblable matière, je dirais qu'en attendant qu'une enquête sévère ait fait connaître, pour les punir d'une manière exemplaire, les principaux auteurs de ces maux il faut envoyer ici un ou plusieurs médecins, gens de tête et de cœur, avec des pouvoirs indépendants et assez étendus pour agir énergiquement, et prendre toutes les mesures que prescrivent des circonstances aussi graves, sans redouter les entraves et l'opposition de l'intendance. J'ose espérer que Votre Altesse Impériale daignera, en faveur de l'intention, me pardonner d'avoir exprimé aussi librement mon avis.

« Agréez, Monseigneur, etc.

« 21 février 1856, Constantinople. »

L'Empereur coupa la signature afin qu'on ne connût pas le correspondant du prince, et remit la lettre au

Page 1