‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 66 sur 255 · LE PRINCE NAPOLÉON ET LES LOUSTICS · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLÉON ET LES LOUSTICS

devoir qui incombe à ses chefs : ils doivent aussi se préoccuper du moral de leurs hommes. Miss Nightingale, en organisant les constructions hospitalières, n'avait point manqué de créer à côté de chacune d'elles des salles de jeux et de lecture, parce qu'elle savait que la guérison des convalescents s'opérerait plus vite si leur esprit était occupé et amusé.

De même quand le prince Napoléon, après qu'il eut été improvisé général de division, prit contact pour la première fois avec les troupes en 1853 au camp d'Helfaut, il fut profondément surpris du désœuvrement moral des officiers et des soldats. Les exercices terminés, ni les uns ni les autres ne pouvaient trouver de quoi alimenter leur intelligence, car il n'y avait aucune distraction en dehors de celles de la cantine ou du café. Immédiatement, il organisa un cabinet de lecture pour les officiers et pour les soldats.

Lors de l'expédition de la Dobroutcha, sa division étant la plus éloignée de la mer, il reçut le 1er août dans la journée, par un lancier turc, une lettre du général Ganrobert l'avisant de l'intensité du choléra et l'invitant à se retirer sur l'heure même dans la direction de Varna.

Aussitôt il fit battre à l'ordre et, après avoir donné ses instructions pour la marche, il ajouta ce petit discours :

« Vous allez rechercher dans vos régiments tous les acteurs, pitres, saltimbanques, farceurs, loustics et blagueurs que vous pourrez trouver, et vous vous arrangerez pour que dans chaque bataillon, le soir, il y ait un théâtre où l'on s'efforcera de distraire et d'amuser. J'irai les voir tous à tour de rôle et je don-

nerai des prix à ceux qui seront les mieux réussis. »

Tout le temps de la retraite, dans les camps de Varna, et encore sur les bâtiments, lors de l'embarquement pour la Grimée, les théâtres de la division Napoléon ne firent aucune relâche.

C'est à ces distractions que l'on doit attribuer la faiblesse de la mortalité de cette troupe qui compta un tiers de décès en moins que les autres corps et que les équipages de la marine.

Ces essais primitifs ont été les précurseurs du fameux théâtre des zouaves de Grimée organisé par le 2e régiment du colonel Gler, qui appartenait à la division Napoléon.

Combien de fois le maréchal Ganrobert m'a raconté avoir encouragé les représentations de ce théâtre des zouaves. Il fallait détendre les esprits et les amuser pour leur faire oublier les souffrances qui étaient l'ordinaire de tous les jours.

Le chiffre des pertes durant la guerre s'éleva à cent cinq mille morts, dont seulement dix mille morts sur le champ de bataille. C'est le cas de constater une fois de plus que le feu est moins meurtrier que la maladie, et si l'on assimile les travaux de la guerre à ceux de l'industrie on verra également que les accidents de travail causent bien moins de décès que les conditions mêmes où s'exécute le travail : c'est-à-dire le manque d'hygiène, l'insalubrité, les abus et l'épuisement.

La paix signée, il fallut penser à ramener l'armée. L'embarquement se fit avec une précision qui contrasta avec le désordre du départ.

Le maréchal Pélissier resta le dernier. L'Empereur désirait qu'il revint comme « le bouquet » . — « Comme

RETOUR EN FRANGE. — NOS TROPHÉES. 15i

un bouquet, soit, mais dépouillé d'artifice » , répondit-il; et, arrivant au Bosphore, il envoya cette dépêche :

« Thérapia, 8 juillet.

« Ma tâche est accomplie : j'ai rapatrié heureusement et en bon état cette belle armée, l'orgueil de ses concitoyens. J'y suis parvenu avec ordre, avec ensemble et plus de rapidité sans doute qu'on n'eût osé l'espérer.

« Je me suis embarqué le 5 à Kamiesch avec mes derniers soldats, mon dernier canon.

« A mon tour, je puis songer aux joies de la patrie.

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