‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 68 sur 255 · INTENDANTS ET SOLDATS · texte numérisé non relu

INTENDANTS ET SOLDATS

sortes à propos de rien — oh ! sainte paperasse. — Elle réclamait surtout des « trop perçu » ; ainsi le colonel du 74e dut payer 10 francs pour n'avoir pas restitué un tonneau vide qui lui avait été versé pour servir de guérite à l'une de ses sentinelles pendant les plus grands froids. Si une caisse de biscuits ou une boîte de sardines vide avait été égarée, l'intendance en exigeait maintenant la rentrée ou le remboursement.

Chefs et soldats furent indignés de tant d'arrogance après tant d'insuffisance, et ce fut un tel cri d'indignation chez les généraux, dans les mess et les casernes, que M. Pietri, préfet de police, prit sur lui d'aller trouver l'Empereur et le prévenir qu'il était nécessaire de calmer cette effervescence et faire cesser les agissements de l'intendance de nature à diminuer la popularité du souverain dans l'armée.

Les Anglais, au contraire de nous, surent profiter des leçons de la guerre et modifier leur administration. Désormais, toutes leurs expéditions furent préparées avec soin : lors des campagnes de lord Napier en Abyssinie, de lord Wolseley au fleuve Rouge et chez les Achantis et des campagne du Soudan et du Transvaal, toujours les troupes furent pourvues du nécessaire, les services hospitaliers admirablement assurés.

Il n'en fut pas de même de leur tactique et de l'esprit de corps, et si les peines corporelles et l'achat des grades furent supprimés après 1870, les formations de combat au commencement de la guerre du Transvaal subsistaient identiques à ceux de l'Aima et à ceux de Waterloo.

Le recrutement ne changea pas davantage : tel il était en Grimée, tel il est encore. Lorsque le racole-

ment ne donne plus d'hommes, on a recours à des levées de troupes de mercenaires étrangers.

De pareilles troupes, composées d'aventuriers, de criminels même, ne s'engagent que pour toucher la prime et désertent aussitôt après : aussi un mois après son débarquement en Grimée, la première légion étrangère anglaise comptait-elle sept cent. cinquante-neuf déserteurs, qui, en se donnant aux Russes, déclaraient ne pas pouvoir s'habituer aux coups du « chat à neuf queues » .

Ces déserteurs vivaient entre eux, au centre de la Russie où on les avait internés, isolés et méprisés des autres prisonniers faits les armes à la main, qui ne consentaient pas à leur parler.

Les mêmes faits se sont reproduits au Transvaal.

« Ces désertions, me disait le maréchal Ganrobert, ont lieu dans toutes les légions étrangères. Chez nous la présence de ce corps au siège de Sébastopol a été fâcheuse. La légion rend des services incomparables en Afrique ou chez les sauvages et les nègres; mais en Europe sa présence est nuisible.

« En Grimée, comme toujours, sa composition était baroque. L'ancien préfet de police de Rome y servait comme soldat, à côté de princes ruinés, de voleurs et d'assassins.

« Un jour, dans une revue, je remarque un légionnaire dont les chaussures me paraissent bizarres; je regarde plus attentivement et je vois qu'il est sans souliers, mais qu'il a passé ses pieds au cirage pour faire illusion; interrogé, il m'avoue avoir vendu ses godillots pour acheter de l'eau-de-vie. « Plusieurs de nos légionnaires étrangers filèrent chez les Russes, et

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