‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 69 sur 255 · ADIEUX DES CHEFS ET DES SOLDATS · texte numérisé non relu

ADIEUX DES CHEFS ET DES SOLDATS

l'un d'eux, on le sait, dévoila au général Totleben nos travaux de mine. »

Lors de la dislocation de l'armée alliée, chefs et soldats se quittèrent en bons termes.

Si avec les Anglais les rapports n'avaient plus le

même enthousiasme qu'aux journées de l'Aima et d'In-

kermann, ils étaient courtois et affectueux entre les

chefs, comme le montre cette lettre d'adieu du général

en chef anglais, sir William Godrington, au maréchal

Pélissier ;

« 2 juillet 1856.

« Mon Cher Maréchal,

« Vous ête6 pour partir pour l'Aima, et moi je partirai ce soir pour Odessa : je crains de ne pas vous revoir en Grimée; et comme je ne vous serre pas la main en personne, je vous dis mes adieux. Il me restera toujours le souvenir delà Grimée et de cette guerre comme une époque des plus importantes de ma vie, et le souvenir de mes communications personnelles et militaires avec vous me seront toujours des plus agréables.

« Je n'ai pas eu malheureusement avec vous les communications de campagne active que j'avais espérées; mais entre vous et moi et entre nos états-majors tout a été si cordial que je n'ai qu'à vous remercier, non seulement de ma part, mais de la part de mon gouvernement : car ce sont ces intimités qui assurent que le service public est bien conduit.

« Quant à moi personnellement, je vous remercie sincèrement pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Je n'en perdrai pas le souvenir très agréable et vous rentrerez en France avec mes vœux sincères

pour votre santé et votre bonheur. Je vous prie aussi de faire mes adieux au général Martimprey et à votre état-major personnel.

« Your faithfully,

« W. GODRINGTON. »

L'intimité était complète avec les Sardes : tous les officiers piémontais étaient des rejetons de vieilles familles nobles, pleins de courage, hommes d'éducation et de tact; leurs soldats, robustes montagnards des Alpes, étaient agiles, vigoureux et accueillants. Chefs et soldats parlaient le français, la moitié d'entre eux étant Savoyards. Les sentiments d'affection qui rapprochèrent les Français des Sardes en Grimée furent l'un des facteurs qui vinrent agir en faveur de l'intervention de 1859; mais de beaucoup les sentiments les plus vifs d'estime qui se faisaient jour étaient ceux que Français et Russes se témoignaient.

Dans cette terrible guerre, les deux armées, les deux nations avaient appris ce qu'elles valaient. Les premiers rapports des jours d'armistice s'étaient continués et, au moment de la paix, ils étaient continuels.

L'alliance franco-russe signée par M. Garnot a été faite du sang des deux peuples versé dans les tranchées de Sébastopol.

Ge fut le résultat moral de la guerre d'Orient que nous ne recueillimesque quarante ans après.

La paix amena un échange de décorations entre les belligérants et les plénipotentiaires. Presque tous les généraux de nos alliés et un grand nombre d'officiers reçurent la Légion d'honneur. Et encore aujourd'hui les Anglais vétérans de Grimée montrent avec honneur

DECORATIONS ET MEDAILLES. 157

sur leur poitrine l'effigie de Napoléon Ier : tel le maréchal lord Wolseley qui reçut des mains du maréchal Pélissier la décoration pour sa belle conduite au 18 juin.

Il était d'usage en Angleterre de distribuer des médailles commémoratives des campagnes. Ces médailles étaient données à chaque combattant qui avait figuré dans une guerre, et sur le ruban qui la supportait se trouvaient des barrettes d'argent où était inscrit le nom des batailles de la guerre auxquelles avait assisté le titulaire.

Durant la guerre de Grimée, le gouvernement anglais fidèle à cette tradition institua une médaille de Grimée avec barrettes portant les noms de l'Aima, de Balaklava, d'Inkermann, de Sébastopol. Il en institua aussi une avec ruban spécial pour la campagne de la Baltique. Cette médaille fut distribuée à Londres aux blessés et aux malades qui revenaient de Grimée, et par courtoisie la reine Victoria offrit de la donner à tous les soldats français qui avaient combattu à côté de ses troupes. L'Empereur accepta, et à diverses reprises le duc de Cambridge, de séjour à Paris, remit solennellement dans des revues passées à cette occasion la médaille de la reine d'Angleterre à des généraux et des officiers, et, à la fin de la guerre, la totalité de ceux qui avaient fait la campagne de Grimée furent gratifiés de cette médaille.

Tous la reçurent avec reconnaissance et la portèrent avec fierté. Un seul la refusa, le maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui crut faire acte d'indépendance.

Telle est l'origine, en France, des médailles commémoratives des campagnes, devenues depuis si nom-

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breuses. C'est une tradition anglaise introduite chez nous par l'amabilité de la reine Victoria.

A l'imitation de l'Angleterre, la Sardaigne fit frapper une médaille à l'effigie de Victor-Emmanuel ; on en distribua douze cents dans l'armée française ; à leur tour les Turcs voulurent donner des médailles : on accueillit médiocrement leur proposition; mais ils insistèrent en demandant qu'on donnât au moins emploi à quinze cents d'entre elles déjà frappées. « Je ne vois pas l'utilité de leur apparition dans nos rangs » , écrivait le maréchal Pélissier, et le maréchal Vaillant lui répondait : « J'ai pensé que ces excellents Turcs en seraient pour leurs frais. On les traite un peu légèrement : voilà où conduit la faiblesse ! Ils ont fait trembler toute l'Europe ; ils assiégeaient Vienne en 1683. (Je ne crois pas me tromper.) Louis XIV crut devoir laisser respirer la Maison d'Autriche si fort menacée par les infidèles. Le roi de Pologne sauva l'Autriche et peut-être toute la chrétienté...

« En reconnaissance de cet immense service, la chrétienté a démembré la Pologne; puis les Turcs se sont affaiblis et pour ainsi dire évanouis! Grandes leçons pour les nations qui se laisseraient aller à des idées de reconnaissance, tandis que Végoïsme est et doit être leur seule loi! Grande leçon pour les peuples qui seraient tentés d'essayer de nouveau des républiques ou des monarchies électives !

« Pardon de cette digression à propos de nos bons amis les Turcs... »

Cette lettre que n'eussent pas désavouée lord Palmerston ou M. de Bismarck est le témoignage le plus éclatant de l'absence de tout caractère chez le mare-

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