LE REVE DE NAPOLEON III
sans doute, il ne les croyait pas si grandes qu'elles étaient, et puis il était fataliste : il irait jusqu'au bout, quoi qu'il pût en coûter à lui et à la France. Aux objections qui venaient assaillir son esprit il répondait : « Je foulerais aux pieds la raison même, si la raison prenait le manteau de la pusillanimité. Pour venger Waterloo et Sainte-Hélène j'ai affronté la captivité et la mort; je risquerai ce qui est plus encore, l'avenir de mon pays. » Dans son plus profond intérieur il se souvenait de ses engagements de 1831, connus seulement du docteur Gonneau et de Mme Cornu, et il était décidé à les tenir.
Avant toutes choses, il lui fallait préparer la guerre, car l'Autriche ne consentirait jamais à abandonner l'Italie si elle n'y était contrainte par la force, et en même temps ses préparatifs devaient être secrets parce que l'Europe, déjà jalouse de sa puissance, et la France, épuisée par deux ans de lutte et assoiffée de repos, l'arrêteraient dans ses visées, s'il en dévoilait quelque chose. Il lui fallait donc ne s'ouvrir qu'au seul maréchal Vaillant, son ministre de la Guerre. Il le savait opposé, comme tous ses autres ministres, à une nouvelle campagne; mais il le savait aussi un ministre commode, avant tout désireux de plaire, et amoureux de la tranquillité, au point de ne jamais présenter d'observation et de garder le plus profond secret. Ayant ainsi laissé longtemps errer son imagination, il alla se coucher.
Pendant un mois il continue à rêver. Le 23 mai 1856, lorsqu'à dix heures du matin le maréchal Vaillant entre dans son cabinet, il lui dit à brûle-pourpoint : « Je désire avoir une armée prête à entrer en Italie.
Recherchez comment a été constituée Y armée des Alpes en 1848-49 et voyez comment on pourrait de suite avoir le noyau d'une armée sur la frontière de Savoie. »
Quarante-huit heures après le maréchal apportait un historique de l'armée des Alpes, rédigé par le colonel Gastelnau et un projet de constitution de la garnison de Lyon en un corps d'armée à l'effectif de vingt-six mille hommes préparé par le général Peyssard.
L'Empereur approuva cette mesure : « Il faut l'étendre à toute l'armée, ajouta-t-il, et constituer cinq corps toujours prêts à partir. Il faut les exercer à la guerre dans des grands camps d'instruction; on pourrait en avoir trois : un dans les Landes, près des Pyrénées; un en Bretagne, et un dans la plaine de Champagne. » Le maréchal s'inclina et se promit d'attendre de nouveaux ordres avant d'agir.
L'Empereur tenait aux camps d'instruction et il ne confia qu'à lui-même le soin d'en créer un de suite Dans l'année il acheta, entre Ghâlons et Reims, 10,000 hectares sur lesquels il fit immédiatement tracer par le capitaine du génie Weynant le fameux camp de Ghâlons.
L'année suivante, au mois d'août, il y réunit la garde, et vient en prendre le commandement afin de s'habituer à la direction et au maniement des masses sur le terrain ; car, dès ce moment, il est décidé à se mettre à la tête de l'armée qui luttera contre l'Autriche.
Arrivé au camp, chaque soir il dicte l'ordre de manœuvres pour le lendemain, et au lever de l'aurore il commande lui-même les évolutions.