LE ROI JÉRÔME MENACE D'ETRE FUSILLÉ
L'Empereur a invité au camp les maréchaux et une foule de généraux et tout ce monde, après avoir passé la journée à cheval, dîne le soir dans une grande tente; après le dîner, le maréchal Vaillant lit à haute voix le dernier volume paru du Consulat et de V Empire de M. Thiers. La lecture finie, l'Empereur et ses invités» échangent des observations.
Le maréchal Ganrobert se souvenait encore, peu avant sa mort, de deux de ces observations.
On venait de lire dans la première partie de la campagne de Russie, en 1812, les détails des discussions qui s'étaient élevées entre Napoléon et son dernier frère, le roi Jérôme, renvoyé de l'armée en raison de son insuffisance.
M. Thiers, qui de tout temps avait été lié avec le roi Jérôme et avait reçu de lui nombre de communications précieuses pour son ouvrage, avait atténué ses fautes et glissé sur les colères de l'Empereur.
Après avoir religieusement écouté, Napoléon III coupant la parole au lecteur : « Ça n'empêche pas que j'ai dans mon tiroir, à Paris, une lettre de l'Empereur à mon oncle Jérôme où il lui dit qu'il l'eût fait fusiller s'il n'avait été retenu par la pensée de la peine qu'il aurait causée à leur mère. »
On pense bien que Napoléon III n'avait pas communiqué cette lettre à la commission chargée, sous la présidence du prince Napoléon, de la publication de la correspondance de Napoléon Ier, d'autant plus qu'à ce moment le roi Jérôme vivait encore. Cependant comme son existence avait été révélée, elle a été l'objet de recherches minutieuses de la part de plusieurs historiens, particulièrement de M. Frédéric Masson, qui
eût voulu la publier dans ses études sur Napoléon et sa famille ; mais toutes les investigations ont été faites en pure perte.
Ce document cependant a été sauvé de l'incendie des Tuileries en 1871, et l'impératrice Eugénie qui le possédait, poussée par un sentiment d'affection fort légitime pour les petits-fils du roi Jérôme, l'a détruit tout dernièrement.
Plusieurs jours après, le maréchal Vaillant vint à lire la désastreuse bataille de Kulm, en 1813, et la prise de Vandamme et de son armée.
Le récit fini, le maréchal s'arrêta quelques instants, puis il prit la parole sur un ton ému; il dit avoir assisté à cette bataille et il en raconta les scènes les plus poignantes : « Lorsque ce fut consommé, dit-il, je suivis le général Haxo, dont j'étais l'aide de camp, et l'on nous conduisit devant l'état-major des alliés. Au même moment on amenait Vandamme. Il paraissait immense dans sa longue redingote bleue maculée de sang et de boue, nu-tête, les cheveux en désordre, la figure empourprée et couverte de sueur, les yeux hors de leur orbite. L'excitation de la lutte, la rage et le désespoir donnaient à ses traits si durement accusés un aspect de grandeur farouche qui impressionna.
« Le général se trouva vis-à-vis du Tsar. Les deux géants se dévisagèrent. Le regard de Vandamme était de feu, celui de l'autocrate d'acier. Faisant un pas en avant Alexandre Ier rompit le silence. Il reprocha à son prisonnier ses pillages, ses brutalités, ses incendies et élevant peu à peu la voix il s'emporta jusqu'à prononcer le mot de scélérat. A ce coup, Vandamme se redressant bondit en avant, et d'une voix de tonnerre