‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 74 sur 255 · VANDAMME A KULM · texte numérisé non relu

VANDAMME A KULM

lui jeta cette apostrophe que tous les assistants entendirent : « Je n'ai pas assassiné mon père, moi! »

«Qu'en l'emmène» , fut la seule réponse d'Alexandre. Près du Tsar on se taisait, tandis que les plus éloignés des officiers alliés disaient qu'il fallait fusiller l'insolent séance tenante. Le général Haxo et moi nous croyions à tout moment entendre la décharge du

oeloton d'exécution. Alexandre Ier était doux et sans

rancune; il eut la magnanimité d'oublier l'injure et Vandamme rentra en France en 1814 et combattit à Waterloo.

« Au reste, Vandamme était moins brigand qu'on ne le supposait; c'était un homme lettré qui, une fois en retraite, consacra sa fortune et son activité à créer un collège dans sa ville natale. Au plus fort de la Terreur, à l'inverse de Hoche qui fusilla les prisonniers de Quiberon, il ne voulut jamais, malgré des ordres réitérés et comminatoires, exécuter un seul émigré pris les armes à la main. » Ainsi parla le maréchal Vaillant.

A l'un des derniers dîners auquel assistaient tous les maréchaux il se produisit, nous a encore raconté le maréchal Ganrobert, un incident pénible et qui frappa l'esprit de beaucoup des assistants.

L'Empereur disait que durant les manœuvres du camp il avait gardé sous son commandement direct la totalité de l'artillerie, disposant, suivant l'occasion, d'une ou de plusieurs batteries en faveur des divisions ; cependant, ajoutait-il, il pouvait être bon d'attribuer des batteries d'une façon permanente aux divisions.

Le maréchal Gastellane, répondant à l'Empereur, se déclara partisan de ce dernier système.

168 CAISROBERT.

« Oh! dit alors le général Espinasse, ce que vous faites à Lyon, monsieur le maréchal, dans les parades de la place Bellecour, n'a guère d'importance, et s'il en résulte un désordre quelconque, les Lyonnais en sont quittes pour voir un défilé moins beau ; mais nous qui faisons la guerre, si une anicroche se présente en face de l'ennemi, c'est plus grave. »

A ces derniers mots le vieux maréchal, qui était de méchante humeur parce qu'il avait reçu la pluie sur le dos toute la journée, s'écria :

« Ah çà ! me prenez-vous pour un conscrit? Sachez donc que j'avais déjà fait la guerre dans la Grande Armée, sous les ordres de Napoléon, que vous n'étiez pas encore né... » Et peu à peu s'échauffant et s'irritant davantage à mesure qu'il parlait, le maréchal en vint au paroxysme de la rage. Il lâchait des mots incohérents en gesticulant, et priant l'Empereur de faire taire ces jeunes gens qui lui manquaient de respect.

L'Empereur avait mis le nez dans son assiette, l'air embarrassé, comme quelqu'un qui ne veut pas prendre parti. On était heureusement au dessert, et il en profita pour se lever de table et sortir. Le maréchal de Gastellane le suivit, toujours aussi agité. Alors les convives pressèrent le maréchal Vaillant d'intervenir, ce qu'il se décida à faire, d'assez mauvaise grâce, mais avec succès, car, profitant d'un moment d'accalmie, sans attendre que l'on eût servi le café, il saisit le volume de M. Thiers en cours et commença sa lecture ordinaire. Gela acheva d'éteindre l'incendie.

D'un seul mot l'Empereur eût pu, dès le commencement, empêcher cette scène : soit timidité, soit apathie, il n'en avait rien fait. Ce n'était qu'une broutille;

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