LES LORDS ANGLAIS A COMPIEGNE
de !a guerre de Grimée, MM. Treuille de Beaulieu et de Montluisant ont créé une pièce de campagne que l'on vient d'essayer en Kabylie. Elle est reconnue excellente, mais l'Empereur la trouve trop lourde : elle pèse 475 kilos et il ne veut pas un canon de plus de 350 kilos. Treuille de Beaulieu, quoique opposé à une diminution de poids qui ne peut s'obtenir qu'au détriment de la résistance et de la puissance de la pièce, présente un nouveau modèle de 333 kilos, le 28 mai 1857. Le souverain est satisfait; le canon est définitivement adopté le 6 mars 1858, et l'Empereur en commande soixante batteries de 4, vingt-quatre de 12 (de campagne) et deux cents pièces de 12 long (de siège). Le général de Bressolles, directeur de l'artillerie, promet que les soixante batteries de 4 (soit 360 pièces) seront prêtes avec leurs approvisionnements pour la fin de l'année.
On ne crée pas un matériel d'artillerie sans qu'il en transpire quelque chose. Les maréchaux, réunis en ce moment à Paris, parlent entre eux de cette transformation. Est-ce un indice de guerre? Non, on ne part pas à la guerre sans l'avoir préparée. Aucun d'eux n'est prévenu; il n'en est donc pas question.
L'Empereur, il est vrai, est resté muet avec les maréchaux ; mais il se rattrape à Gompiègne avec des Anglais au mois de novembre. Il a invité lord Palmerston, lord Glarendon, lord Hertford et lord Gowley. Un soir, après une chasse à courre, entre un tableau vivant qu'organisent Mérimée et Edouard Delessert et une charade que composent Octave Feuillet et Jules Sandeau, il fait ses confidences dans l'embrasure d'une fenêtre, ou en se promenant de long en large dans un
m CAJNROBEHT.
salon, aux deux ministres whigs. Il a créé un canon merveilleux; il en a déjà soixante batteries. Il est prêt à faire la guerre à l'Autriche pour délivrer l'Italie et il compte sur l'appui du parti libéral anglais.
Les deux fins matois laissent parler l'Empereur et s'empressent de faire connaître ses confidences à son plus mortel ennemi, le prince Albert. Désormais, le mari de la Reine, avec son oncle Léopold et son frère, le duc de Saxe-Cobourg, mettra en œuvre toutes sortes de machinations — le mot est de Bismarck — pour faire échouer le projet qu'a Napoléon de rendre à l'Italie son indépendance.
L'Empereur, pour le moment, suit attentivement les progrès de la fabrication de son artillerie. A peine a-t-il quitté Gompiègne pour s'installer aux Tuileries qu'il va aux ateliers de Saint-Thomas-d'Aquin, où il voit en ligne couchées par terre quatre cent quatorze pièces qui reluisent comme des sous neufs. On travaille maintenant aux affûts, aux coffres et aux munitions. Tout sera prêt au mois de mars : c'est déjà un retard de trois mois; cependant, l'Empereur ne s'inquiète pas. Il est même enchanté. Il faut aussi des chevaux : il donne l'ordre aux commissions de remonte de parcourir la Normandie et d'acheter toutes les bêtes que l'on destine aux grandes foires du printemps.
Peut-être parce qu'il se sait à la tête d'une artillerie supérieure à celle de ses adversaires, son esprit, décidé sur le but à atteindre, mais encore indécis sur les moyens à prendre, se fixe-t-il définitivement.
C'est, en effet, en ce mois de décembre 1858, qu'il communique à M. Walewski le projet de traité que M. de Gavour lui a envoyé le 3 août, huit jours après
1er JANVIER 1859. 175
l'entrevue de Plombières. lia gardé ce papier dans son tiroir. Il a reçu M. Nigra au mois de septembre, il a causé avec lui « de grande choses » et il a écrit au roi de Sardaigne peu après; mais il n'a encore parlé de rien signer.
M. Walewski, à la première lecture de ce document, lui en fait voir les nombreux inconvénients. Alors l'Empereur fait rédiger un autre traité très court et, sans plus attendre, il le fait signer à son ministre et à M. de Gavour, ainsi que la convention militaire rédigée par le maréchal Niel. Et, cependant, c'est toujours le même mutisme avec les généraux auxquels il pense confier ses armées.
Le 16 décembre, jour où le ministre de la Guerre a signé la convention militaire, il reçoit dans un dîner intime les maréchaux Gastellane et Ganrobert et le général de Mac-Mahon. Il leur parle balistique et inventions; il leur raconte ses achats de fusils à l'Exposition de 1855, et après le dîner il les emmène dans son cabinet et leur montre un mousqueton de cavalerie tout nouveau, sans faire une allusion à la guerre.
Cependant, il est maintenant décidé et il lâche, au jour de l'an, à l'ambassadeur d'Autriche, cette malencontreuse apostrophe qui résonne, dans toute l'Europe, comme un cliquetis d'armes :
« Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels pour lui ne sont pas changés. »
Si Napoléon III, sur le moment, a pu douter de sa maladresse, il est fixé dans la soirée même sur l'effet désastreux qu'elle produit. La guerre peut en résulter
d'ici peu. Il faut, ce jour même, se mettre en mesure; il fait dire au maréchal Vaillant qu'il l'attendra le lendemain dimanche, à neuf heures. Alors, dans la matinée du 2 janvier 1859, pour la première fois l'Empereur prend des dispositions effectives de guerre, et, sans désemparer, le ministre court en ordonner l'exécution.
Le maréchal Vaillant envoie d'abord ce billet à son collègue de la Marine :
« Mon cher collègue, la flotte peut-elle embarquer immédiatement deux divisions d'Algérie qu'elle amènera à Toulon? »
Une estafette transmet le billet et rapporte une réponse affirmative; et le maréchal, qui a déjeuné et s'est mis dans son large pantalon à pieds, écrit au maréchal de Gastellane, à Lyon :
h Paris, 2 janvier.
« Mon Cher Maréchal,
« Nous avions un chiffre, je l'ai brûlé. Je vous en envoie un nouveau. Dès ce soir, j'aurai à vous faire des communications importantes. Veillez bien à ce que tout reste entre nous seuls : je ne suis que l'interprète d'une volonté supérieure. »
Cette lettre finie, il prend une autre feuille de papier et écrit le télégramme suivant :
« L'Empereur a décidé que deux divisions de votre armée seraient tenues prêtes à partir à Marseille pour être embarquées... Ce mouvement peut se faire immédiatement... Vous direz que ces troupes vont en Afrique où le prince Napoléon veut frapper un grand coup pour en finir avec les Kabyles. Disposez tout sans