‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 79 sur 255 · III · texte numérisé non relu

III

je vous en conjure; soyez plus muet que jamais. »

Le maréchal ne pouvait être plus muet qu'il ne l'était : lui-même avait passé des heures à chiffrer et à déchiffrer ses dépêches; mais il trouvait bien difficile de constituer une armée sans appeler des soldats, dans l'obscurité et dans le silence. Il a beau ne rien ordonner, le bruit court que l'on fait d'énormes préparatifs; bientôt ce bruit devient si consistant que l'attaché militaire prussien à Paris, M. von Thil, écrit à M. de Moltke que l'on forme à Toulon un corps entier; et M. de Moltke rédige un rapport au prince régent (Guillaume Ier) et au ministre de la guerre prussien pour prendre des mesures en présence des gigantesques préparatifs de la France.

Ce qui demeure invraisemblable aujourd'hui, c'est la haute idée que l'Europe, et en particulier la Prusse, professait alors pour notre puissance militaire : on croyait à l'immensité de notre armée. Elle était certainement de premier ordre, mais peu nombreuse et mal organisée ; au moment de la guerre, nous n'avions pas plus de 150,000 hommes à mettre en ligne et il ne restait en France que des recrues et pas une seule batterie attelée. Si M. de Moltke eût, suivant son plan d'invasion rédigé le 26 février 1859, poussé ses huit corps d'armée sur Paris, il n'eût pas trouvé 50,000 conscrits devant lui !

Cependant le traité d'alliance proposé par l'Empereur avait été accepté et signé par Victor-Emmanuel le 16 janvier; il fallait donc se décider à autre chose qu'à recommander de se taire.

Le 18, l'Empereur exposa ainsi son idée au maréchal Vaillant : « Plaçons-nous dans l'hypothèse sui-

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