LE COMTE ET LA COMTESSE BARK
Marc, demeure, grâce au pinceau d'Henri Regnault, vivace chez les amateurs de peinture. En effet, au Musée du Louvre, dans la salle des États, à côté de l'immense toile de Y Entrée des Croisés à Constaniinople, de Delacroix, on admire le portrait d'une dame espagnole, mantille noire sur la tête, un éventail à la main, minaudant dans sa jupe courte et souriant à un rayon de soleil d'Andalousie qui l'embrasse. Cette toile reproduite si souvent par la gravure au point de devenir populaire est le portrait de la comtesse Bark. Le comte Bark avait été de l'intimité du prince Louis-Napoléon lors de son exil à Londres, et quand, en 1848, aussitôt après la révolution de Février, le prince était venu à Paris, le comte Bark lui avait procuré un passeport sous un nom supposé, ce qui lui avait permis de ne pas être arrêté à la frontière. Napoléon III, on le sait, n'oubliait jamais un service rendu; aussi le comte Bark était-il toujours accueilli en ami aux Tuileries. L'Empereur profita de sa présence pour lui confier la mission de le renseigner sur l'état de l'opinion publique en Suède et sur le changement que les événements avaient pu amener dans les dispositions du Roi.
A. peine de retour dans son pays, le comte Bark répondait que l'opinion demeurait surexcitée; que le roi, en ne laissant rien paraître, partageait les sentiments de son peuple et que le moment semblait opportun pour agir.
Les rapports de nos agents confirmaient, du reste, les avis du comte Bark :
Les sentiments belliqueux de la nation s'étaient encore accrus tout dernièrement, au moins dans la partie instruite de la population, par un fait d'ordre
particulier. L'historien suédois Schinkel venait de publier le volume de son Histoire de Suède où il traitait de l'alliance de Bernadotte et d'Alexandre Ier. Dans des pages vibrantes de patriotisme, l'historien racontait l'entrevue d'Abo, et il reproduisait la promesse faite par Bernadotte à Alexandre Ier et renouvelée depuis à Nicolas Ier:
« Je suis dévoué entièrement et sans retour à Votre Majesté. La Suède ne cessera d'être votre plus fidèle alliée, ses armées vous appartiendront toujours. J'élèverai mon fils dans ces sentiments. »
A la lecture de ce passage reproduit par toute la presse et répété de bouche en bouche, ce n'avait été qu'un cri dans toute la Suède. Le pacte d'Abo est-il encore en vigueur? Et le fils de Bernadotte se considère-t-il lié par le serment de son père ?
Les ministres avaient beau affirmer que depuis longtemps le traité était caduc, les journaux de l'opposition revenaient toujours à la charge et durant l'année 1855 les municipalités, les corporations et les associations d'étudiants envoyèrent continuellement des adresses à Paris.
L'enthousiasme augmenta encore à la nouvelle de la chute de Sébastopol. On illumina et Ton pavoisa à Stockholm et dans les grandes villes. A Upsal, les étudiants se réunirent le soir au nombre de plusieurs milliers et, après avoir parcouru la ville à la lueur des torches et des lampions, vinrent se former en cortège pour se rendre sur la grande place devant la statue de Charles XII où, après avoir allumé un feu de joie, ils entonnèrent en chœur le chant national dont la foule répétait le refrain :