‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 85 sur 255 · INQUIÉTUDES DE M. DE GAVOUU · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES DE M. DE GAVOUU

frontière et il mande à Paris les maréchaux Baraguayd'Hilliers et Ganrobert. Le premier répond de Tours : « 21 avril, midi. — Votre ordre me trouve au lit avec un vésicatoire au genou; je me fais mettre des pointes de feu. Je partirai lundi. » Le second de Nancy, une heure dix minutes : « Je pars à deux heures dix-sept. Je serai à Paris à dix heures vingt ce soir et me rendrai chez vous. »

Le maréchal Ganrobert doit commander les corps qui franchiront les Alpes ; le maréchal Baraguay-d'Hilliers ceux qui viendront par mer.

La sommation envoyée de Vienne le 19, arrivée à Milan le 21 dans la matinée, pourrait être remise le jour même à Turin. Au courant de ces détails, lord Malmesbury, ministre du Foreign-Office, charge son frère, alors ministre à Berne, d'aller à Milan et de retarder la remise de la sommation et, en même temps, il offre une médiation avec garantie à l'Autriche de la neutralité de la mer Adriatique. De ce fait, le baron Kellersberg et le colonel Geschi de Santa-Groce n'arrivent à Turin avec Y ultimatum que le 23, à six heures du soir. Le comte de Gavour les reçoit dans son cabinet avec sa bonhomie ordinaire et les entretient de questions diverses, le sourire aux lèvres. Au cours de cette conversation, le baron Kellersberg en vient à vanter les beautés de la ville de Turin et à dire : « Quel dommage qu'une si belle ville soit destinée à être prise de vive force! » M. de Gavour ne laisse rien paraître; mais ses craintes pour la capitale n'en deviennent que plus vives. Du reste, les Autrichiens ne doutaient pas non plus de la prise de Turin : quelques jours après l'ouverture des hostilités, ils en étaient même si sûrs

que beaucoup d'officiers s'y firent adresser leurs correspondances et dans le mois de mai ces lettres, accumulées au ministère de l'Intérieur, furent remises par M. de Gavour au comte Brassier de Saint-Simon, ministre de Prusse, chargé des intérêts autrichiens, avec prière de les faire remettre à leurs destinataires « qu'il pourrait peut-être retrouver, mais qui étaient totalement inconnus dans la capitale piémontaise » .

Le général La Marmora n'était pas plus rassuré. Il faisait venir chez lui le colonel Saget le 21, et lui exposait le plan de concentration que l'Empereur avait reçu du général Niel le 1er mars et qui consistait à amener le plus vite possible, sur la Dora Baltea, les corps français qui passaient les Alpes; puis il ajoutait : « Je crains que vos troupes n'arrivent pas à temps. Je compte sur une division qui débouchera par Briançon et sera ici en quatre jours. »

Ces craintes étaient vaines. Les Autrichiens devaient encore attendre huit jours avant de se décider à franchir le Tessin. Alors seulement la guerre commencerait, et, quoique l'Empereur et son ministre y eussent pensé depuis trois ans, rien ne serait prêt pour la mener à bien. Au lieu de soixante batteries de campagne, il n'y en aurait que trente-deux sans coffres, et il manquerait dix mille chevaux. Les régiments d'infanterie compteraient douze cents hommes, presque tous jeunes soldats. Les approvisionnements n'existeraient pas. Les hommes partiraient sans cartouches, sans ustensiles, et les corps sans être constitués. On allait s'en tirer parce qu'on se trouverait en présence d'un ennemi peu entreprenant et aussi parce que l'administration piémontaise, dans la mesure de ses ressources, pour-

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