CANROBERT A PARIS ET A LYON
voirait à nos besoins. Le succès inespéré d'alors laissa la conviction funeste qu'il était inutile de se préparer à la guerre. Il suffisait de s'organiser en courant à l'ennemi. Cette idée s'enracina tellement dans certains esprits que M. Emile Ollivier a reproché dernièrement aux généraux de 1870 de ne pas l'avoir mise en pratique, comme ils l'avaient fait en 1859.
Le maréchal Canrobert, ainsi qu'il l'avait annoncé, arriva chez le maréchal Vaillant à onze heures du soir, le 21. « Rien n'est encore décidé, lui répète le ministre; mais partez, et soyez prêt à faire passer les Alpes aux six divisions de Lyon ; l'Empereur vous enverra des instructions suivant les circonstances. » Le lendemain, le maréchal voit l'Empereur, dans son cabinet, qui lui répète la même chose. Avant tout, il désire que ses troupes — en cas de guerre — ne soient engagées qu'après avoir opéré leur concentration.
Le maréchal, après avoir fait ses emplettes et télégraphié à son état-major, à Nancy, de partir au plus vite le rejoindre, prend le train le 23 au matin; il arrive le soir à dix heures à Lyon. Les généraux Bourbaki, Ducrot et Trochu l'attendent. Il va avec eux chez le maréchal de Gastellane qui vient de recevoir une dépêche : « Dites au maréchal Canrobert que le télégraphe peut lui donner l'ordre de passer la frontière d'un moment à l'autre. C'est un avertissement et non un ordre; je lui écrirais si je savais où il est. N'ébruitez pas ce que je vous écris, c'est tout à fait confidentiel. »
« Nous n'avons qu'à attendre » , se disent les deux maréchaux qui vont se coucher.
A une heure et demie du matin on éveille le maréchal de Castellane pour lui donner une dépêche. Le vieux maréchal la déchiffre : « Guerre, au maréchal de Castellane. — Faites savoir au maréchal Ganrohert qu'il doit faire franchir la frontière à son armée, sur-lechamp. »
Il faut commencer l'exécution de cet ordre au lever du jour; mais c'est, dans Lyon, un gâchis épouvantable : la ville semble être prise d'assaut. Des troupes campent dans les rues; partout des convois, des détachements, des caravanes de mulets, ou des files de charrois, et les administrations sont assiégées par une foule de gens à qui les employés ne peuvent répondre. Au siège du corps d'armée, c'est encore pis. Il faut mettre les troupes en marche; rien n'est prêt pour leur assurer leur existence et elles ne sont encore pourvues ni de munitions ni d'usteniles de campement. A l'avis de se mettre en route, de Gap, où est son quartier général, Bourbaki répond :
« 24 avril, neuf heures du matin. — Les troupes de ma division sont sans couvertures, il fait froid. Nous n'avons ni tentes, ni bidons, ni effets de campement, ni cartouches. Il n'y a pas de foin. Absolument rien de ce qui est nécessaire à l'organisation d'une division n'a été envoyé à destination; les couvertures ne peuvent arriver avant le 29 avril. » Presque en même temps les généraux Bouat et Renault l'instruisent d'une situation identique dans leurs divisions respectives. Peut-on partir ainsi? C'est la question que le maréchal pose à l'Empereur qui répond, à quatre heures du soir : « Je maintiens l'ordre déjà donné de passer la frontière sans délai. » Ce n'est pas suffisant au gré du