LE CHEVAL DU MARECHAL VAILLANT
à cheval. On lui dénicha cependant un grand traquenardeur tout blanc qui n'allait qu'au pas et qui fut l'objet des rires persistants de l'état-major. L'Empereur se mettait-il au trot, le maréchal le suivait sur sa monture qui allongeait son pas, et si on prenait le galop, le grand cheval blanc tirait encore plus ses jambes, faisant des enjambées démesurées, mais sans jamais quitter son unique allure.
En outre, l'ex-ministre de la Guerre était en butte aux récriminations universelles. Généraux et soldats l'accusaient hautement de n'avoir rien prévu, de n'avoir même pensé à rien. « Il sera major général comme le maréchal Magnan est grand veneur, c'est-à-dire à la condition qu'il ne fera rien que toucher ses appointements » , se disait-on entre généraux. Quelle autorité aurait un tel homme et quels services pourrait-il rendre ? Quand une individualité occupe une position prépondérante, si elle n'est pas utile elle devient nuisible, car elle paralyse les efforts de ceux qui font sa besogne en les empêchant d'agir, sous le prétexte futile qu'ils empiètent sur ses prérogatives. Tel fut le cas du maréchal Vaillant en Italie.
Un major général effectif eût empêché souvent contre-ordres et retards : il eût surtout servi de conseiller à Napoléon III qui cherchait des avis. Décidé, en effet, à prendre le commandement parce qu'il croyait que c'était le seul moyen d'empêcher les discussions entre généraux, Napoléon III demandait des conseils pour suppléer à son insuffisance dont il se rendait compte; mais il les demandait presque toujours à des généraux d'armes savantes; il croyait à leur supériorité exclusive, oubliant que les armées se composent
surtout d'infanterie et de cavalerie et que l'esprit de l'arme du génie a une tendance forcée à la défensive, tactique contraire aux instincts et aux sentiments du Français, prime-sautier, ardent, enthou&iaste de sa nature et, par conséquent, apte par-dessus tout à l'offensive. Heureusement, en 1859, l'idée d'occuper une bonne position était plus en honneur chez notre adversaire que chez nous. Notre infanterie ne connaissait qu'une tactique : se jeter tête baissée sur l'ennemi dès qu'on l'apercevait, et c'est à ce procédé que furent dus tous nos succès.
Napoléon s'était préoccupé, depuis longtemps, d'adopter un plan de campagne. Lorsque le général La Marmora était venu à Paris, retour de Crimée, l'Empereur lui avait demandé son avis : « Nous sommes trop faibles pour agir seuls, répondit le général sarde; mais nous pouvons attendre des secours de la France et de l'Angleterre. La seule chose à faire sera donc de nous placer de manière à pouvoir recevoir, sans être entamés, ou des secours français par le mont Genis ou des troupes anglaises par Gênes. Or, il existe une position naturelle formée par la ligne du Pô et couverte sur ses flancs par les places de Gasal et d'Alexandrie excellente pour atteindre ce but. »
A partir de ce moment, l'Empereur demande au marquis de Villamarina, chaque fois qu'il le voit, si les fortifications de Gasal et d'Alexandrie sont en parfait état. M. de Villamarina, à la fin, est tellement frappé de ces questions qu'il écrit à M. de Gavour, le 19 mai 1858 :
« Somme toute, cher comte, je suis d'avis que FEmpereur cherche à faire la guerre. »