MAC-MAHON A MILAN
L'intérêt que l'Empereur porte à Alexandrie est réel et quand Manin lance une souscription pour l'achat de cent canons destinés à l'armement de cette forteresse, Napoléon III lui envoie 10,000 francs sous Je voile de l'anonyme. Pendant les années 1857 et 1858, il passe de longues heures, seul dans son cahinet, absorbé sur les cartes du nord de l'Italie, et, au mois de mai de cette année, il laisse deviner au général de Mac- Mahon, qui est loin d'être de son intimité, les grandes lignes du plan qu'il compte suivre; voici à quelle occasion :
Le général de Mac-Mahon avait été seul de tous les sénateurs à parler et voter contre l'adoption de la loi dite de sûreté générale. Cette indépendance lui valut d'être appelé chez l'Empereur qui, après lui avoir parlé du mauvais effet qu'avait produit son vote, lui dit :
« — Pour qu'on n'y pense plus, vous devriez voyager.
« — J'avais bien pensé à aller en Angleterre, répondit le général; mais je serais exposé à rencontrer le duc d'Aumale et ce serait une nouvelle histoire, surtout après le bruit que Ton a fait de ses rapports avec le maréchal Pélissier.
« — Eh bien, pourquoi n'allez-vous pas en Italie? à Venise, par exemple?
« — Parce que je verrais le comte de Ghambord.
« — Si ce n'est que cela, je vous autorise à le voir autant que vous le voudrez. Allez à Venise et étudiez un point de débarquement dans ï Adriatique pour une armée destinée au siège de Venise. »
Ainsi muni d'une mission secrète le général partit avec la comtesse de Mac-Mahon et l'un de ses enfants.
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En arrivant à Milan son premier soin fut d'aller rendre visite au général en chef autrichien, le comte Giulay. Entre les deux militaires les relations furent courtoises, et le général autrichien présenta à son collègue les principaux officiers ou fonctionnaires de Milan; il n'oublia que deux personnes, d'allures particulières, qui le soir même vinrent se mettre discrètement à la disposition du général français et ne le quittèrent plus d'une semelle tant qu'il séjourna sur le territoire autrichien. S'il rentrait à l'hôtel, ses deux gardes du corps s'établissaient en sentinelles devant la porte; s'il montait en voiture, ils en prenaient une et le suivaient à distance; dans les musées ou les églises, ils étaient là, sans toutefois s'offrir comme cicérone : c'étaient des gens de tact qui ne voulaient point être importuns. Ces gardes du corps le suivirent par le chemin de fer à Brescia, à Vérone, à Padoue, à Venise. Arrivé là le général, pour examiner la côte, devait prendre le bateau qui va à Pola en longeant les lagunes.
Le général se rendit, un matin, à six heures moins cinq, sur le quai d'embarquement, suivi de ses deux amis. Il se mit à se promener, regardant d'un air indifférent les passagers; puis, quand la sirène donna le signal et que l'on eut retiré la passerelle, il sauta sur le pont du navire qui démarrait. Les deux alguazils se mirent alors à courir pour le suivre, mais ils arrivèrent trop tard; ils eurent beau crier, le capitaine qui était Italien et qui avait vu ce dont il s'agissait, trop heureux d'aider au tour qu'on leur jouait, n'arrêta pas son bateau. Le général put donc, toute la journée, examiner les côtes à loisir. À minuit, en rentrant, il
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retrouva ses deux policiers qui l'accompagnèrent jusqu'à son hôtel.
Lors de son retour à Milan, il s'aperçut, à la gare, que ses malles et celles de sa femme avaient été forcées; en les ouvrant il se trouva en présence d'un bouleversement complet : tous les effets et le linge, jusqu'aux mouchoirs, avaient été dépliés ; on avait fouillé partout et remis le tout pêle-mêle dans les caisses. Très en colère, il réclama. Aussitôt un employé galonné se présenta et lui dit être prêt à le rembourser des dégâts qu'avait pu occasionner une perquisition faite par ordre spécial venu de Vienne.
A Paris, le général rendit compte de sa mission à l'Empereur, lui affirmant que le débarquement était facile. L'Empereur n'insista pas, et lui annonça qu'il l'avait désigné pour être commandant supérieur des troupes en Algérie. Deux mois après, le 14 octobre 1858, l'Empereur l'invitait par dépêche à venir à Biarritz, et ne lui parlait que d'Algérie pendant quarante-huit heures.
Cependant l'Empereur avait franchi le Rubicon à Plombières, le 21 juillet. Dans cette célèbre entrevue, il avait été décidé en principe que, si la guerre éclatait entre le Piémont et l'Autriche, i! enverrait immédiatement deux corps d'armée à Gênes et à la Spezzia, et que successivement deux cent mille hommes entreraient en Italie, tandis que la flotte ferait une diversion dans r Adriatique. Les questions techniques seraient réglées plus tard par un officier envoyé à Turin; mais aucun plan de campagne n'avait été débattu.
En quittant Plombières, l'Empereur ne souffle mot
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à personne de son entretien avec M. de Gavour ; il va à Cherbourg recevoir la reine d'Angleterre qui lui trouve l'air embarrassé; puis il visite la Bretagne au milieu d'un enthousiasme extraordinaire. Il séjourne ensuite un mois à Biarritz où, en dehors du général de Mac-Mahon, il fait venir le prince Napoléon qu'il envoie en Russie; puis il se rend au camp de Ghâlons le 2 octobre. Là il reste une semaine; il assiste aux manœuvres, en commande deux lui-même. Les troupes du camp sont sous les ordres du maréchal Ganrobert, et quoiqu'il pense lui donner le commandement des premières troupes qui passeront les Alpes, il ne lui parle de rien durant ces huit jours.
L'Empereur réserve ses confidences pour le général Niel qu'il appelle à Saint-Gloud dès son retour (mioctobre) . Il lui raconte ce qui s'est dit à Plombières et lui demande son avis.
Le général partage le sentiment du général La Marmora : l'armée sarde doit rester concentrée en arrière du Pô pour y attendre les Français. Il est opposé à toute expédition partant de la Spezzia pour aller prendre à revers les places fortes de Pavie et de Plaisance : on courrait trop de risques d'être coupé. Son avis est si net que l'Empereur renonce à cette idée.
Pourra-t-on devancer les Autrichiens à Turin et sauver cette ville de l'invasion? C'est la question qui inquiète le plus Napoléon III et le général : c'est aussi le point sur lequel Victor-Emmanuel et surtout M. de Gavour attirent son attention. La jonction opérée, l'Empereur espère facilement atteindre le Mincio; mais alors se dresseront de nouvelles difficultés. Le