‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 91 sur 255 · LE CAPITAINE LAUSSEDAT A VERONE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE LAUSSEDAT A VERONE

quadrilatère, et surtout Vérone, apparaissent à son imagination comme un nouveau Sébastopol.

Depuis longtemps Vérone était l'objet de ses préoccupations; en 1853, il avait envoyé le capitaine Laussedat — depuis directeur du Conservatoire des Arts et Métiers — étudier cette place. Ce n'avait pas été chose facile. Le capitaine Laussedat, après avoir pris les croquis de plusieurs forts, fut surveillé et arrêté subitement dans une albergo où il déjeunait avec sa femme.

Grâce à la présence d'esprit de Mme Laussedat, qui cacha les tire-lignes et les alidades et mit les croquis dans la coiffe du chapeau qu'elle portait, on ne put rien trouver contre son mari, qui fut relâché après quarante-huit heures de prison et d'interrogatoire. Les croquis rapportés précieusement servirent au commandant Karth pour l'établissement d'un grand plan de Vérone qui reçut le dernier coup de pinceau en novembre 1858, alors que la cour était à Gompiègne.

L'Empereur, prévenu par le maréchal Vaillant de l'achèvement du plan de Vérone, fait appeler sur l'heure le commandant Karth qui arrive au château juste au moment du dîner. Peu importe l'heure à l'Empereur; il est impatient de voir le plan et d'interroger le commandant. Il le fait introduire dans sa chambre où il met sa cravate blanche : « Asseyez-vous en face de moi et déployez vos cartes » , lui dit-il de suite. Au même instant une des portières de la chambre s'ouvre et l'Impératrice apparaît dans une grande toilette blanche décolletée, resplendissante de diamants et de beauté.

L'Empereur lui présente l'officier et ajoute : « Ne

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perdons pas de temps. » L'Impératrice s'assoit en face de son mari sur la chaise qu'occupait tout à l'heure le commandant Karth, celui-ci restant debout, un peu en arrière.

Le commandant Karth était un géodésien hors ligne, très modeste, uniquement occupé de ses travaux et d'un extérieur de pasteur protestant. Personne ne l'eût pris pour un militaire, ce qui lui permit de lever le plan de toutes les places fortes de l'Europe sans être jamais soupçonné. Dix ans de sa vie passés avec les Arabes dans le désert de Sahel à faire la carte de cette contrée encore inconnue l'avaient peu initié aux habitudes du grand monde; aussi, en arrivant à Gompiègne, il était encore plus emprunté et plus timide que d'ordinaire.

L'entrée de l'Impératrice lui a donné une secousse électrique, et il demeure immobile, hypnotisé par la vue de la chevelure blonde constellée de diamants, des épaules et de la poitrine aux reflets nacrés sur lesquels son regard plonge : à l'Empereur qui l'interroge sans relâche il répond en balbutiant et sans relever ses yeux attachés au décolleté de l'Impératrice. Après vingt minutes de séance, l'Empereur prévenu qu'on l'attend pour dîner, remercie l'officier et le congédie.

En sortant le commandant, encore ému, croise le maréchal Vaillant :

— Eh bien?

— Je ne sais pas ce que j'ai bredouillé à l'Empereur; j'étais loin de Vérone, je ne voyais que l'Impératrice. Qu'elle est belle! qu'elle est belle!

Et le maréchal de se tordre de rire en serrant la main à son jeune camarade.

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Un mois après, Napoléon III faisait signer une convention militaire qui le liait avec le Piémont (l).

Le traité d'alliance uniquement défensif paraît avoir été établi à ce même moment par M. Walewski, car il porte les dates des 12 et 16 décembre 1858; mais on en discuta encore les termes jusqu'à la date de la ratification par l'Empereur qui n'eut lieu qu'au mois de janvier 1859 dans les circonstances suivantes.

On n'était pas encore calmé de l'émotion provoquée par l'algarade de Napoléon III à M. de Htibner lorsque le 12 janvier on annonça à l'impromptu le départ du prince Napoléon, le jour même, pour Turin. Il était accompagné d'un nombreux état-major : le général Niel, le colonel Franconnière; les commandants Ferri- Pisani, Parmentier, Petit, Ragon; le capitaine de Waldner et le lieutenant de vaisseau Georgette Dubuisson. Le public et les journaux n'étaient pas d'abord fixés sur la cause de ce départ. Le Prince allait à la fois se marier et faire ratifier ce traité par son futur beau-père, à qui il apportait une lettre autographe de Napoléon III, en date du 12 janvier 1859 commençant ainsi : « Mon cousin remettra à Votre Majesté un projet de traité sur lequel je rappelle votre attention... »

Le général Niel devait demander la main de la princesse Glotilde pour le prince Napoléon, si cette princesse consentait à ce mariage; il devait ensuite soutenir avec M. de Gavour toutes les discussions relatives aux points encore litigieux de l'alliance; enfin il avait la mission de s'occuper des dispositions militaires à prendre en commun par les deux pays.

(1) Voir à l'appendice 4, pièce n° 2.

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L'Empereur avait tenu à confier des pouvoirs étendus au général Niel, parce qu'il avait été prévenu que M. de Gavour comptait arracher au prince Napoléon, ardent partisan de l'indépendance italienne et prétendant à la main de la fille du roi deSardaigne, des engagements préjudiciables aux intérêts français qu'on lui avait jusqu'alors refusés, tels que la promesse de faire la guerre à date fixe.

Les choses n'étaient pas si avancées qu'on pouvait le supposer. D'une part, la princesse Glotilde ne donnait pas son consentement, et pendant quarantehuit heures le prince Napoléon restait à Turin sans savoir s'il en partirait marié ou non. D'autre part, M. de Gavour ne voulait pas accepter la cession de Nice, et enfin il tenait à décider que la guerre commencerait cette année 1859 au printemps, au mois de juin au plus tard.

Les discussions sur ces trois points furent orageuses; le général Niel soutint les assauts du grand ministre sarde, mais ne céda pas, en sorte que le traité purement défensif, que le prince Napoléon avait apporté, fut signé sans modification, le 16, par le Roi, et emporté le lendemain à Paris par le commandant Ferri-Pisani, pour être soumis à la ratification de l'Empereur qui le signa le 20 janvier 1859.

La question diplomatique vidée, le général Niel s'occupa des affaires militaires avec M. de Gavour et les généraux La Marmora et Gialdini. Dès la première réunion, M. de Gavour déclara que la prise de la capitale, si elle avait lieu, serait un désastre politique de conséquences autrement graves qu'un échec stratégique; la concentration de l'armée entre Casai et

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