‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 92 sur 255 · CAVOUR ET NIEL · texte numérisé non relu

CAVOUR ET NIEL

Alexandrie laissait la capitale découverte au nord, et il était indispensable pour la couvrir de placer au moins 50,000 hommes sur la ligne de la Dora-Baltea; en conséquence, il priait le général de faire arriver sur ce point 25,000 Français assez rapidement pour y prévenir les Autrichiens. Le général Niel soutint le plan La Marmora, et la discussion devint alors si vive qu'elle dura deux séances consécutives, pendant lesquelles les généraux sardes gardèrent un silence absolu qui impressionna le général Niel. Le général La Marmora ne défendant plus son projet et ayant l'air de céder à M. de Gavour, le général ne crut plus lui tenir tête, et toute la soirée il ne cessa de répéter : « Dieu! que M. de Gavour est insupportable. »

Il fallut aussi régler l'occupation de Gênes, que la convention militaire désignait comme place de dépôt de l'armée française. Il fut décidé que la partie occidentale du port serait affectée au débarquement de nos bâtiments, qui trouveraient à pied d'oeuvre un embranchement du chemin de fer de Turin.

On passa ensuite à l'étude de l'attaque du quadrilatère. Le général Niel avait apporté de Paris un projet de siège contre Vérone, établi par le colonel Doutrelaine. Après quelques minutes d'examen, les généraux exprimèrent leur étonnement de la façon dont ce plan était conçu : au lieu d'attaquer du côté des plaines, le colonel Doutrelaine proposait une attaque restreinte contre un piton escarpé. Devant l'indécision générale, l'un des officiers français crut devoir prendre la parole : a Si la guerre a lieu, dit-il au général Niel, vous serez chargé du siège de cette place,

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et pour en reconnaître les abords vous ferez peut-être tuer un ou deux officiers : puisque nous sommes en paix, je peux y aller et dissiper vos doutes. » Le général ayant accepté, le commandant Parmentier se prépara à partir aussitôt le mariage célébré.

Le général Niel n'était pas partisan de la guerre; il savait qu'une invasion prussienne était à redouter dès que nous serions engagés au delà des Alpes, et il craignait que M. de Gavour ne parvînt à entraîner l'Empereur dans un coupe-gorge d'où le Piémont sortirait ruiné et la France démembrée. Aussi dans chaque conférence, comme dans les conversations particulières, il déclarait que l'opinion publique en France était très pacifique, et il conseillait la prudence au Roi et à M. de Gavour; car, « la France ne pourrait venir à votre secours que si vous étiez attaqués injustement » , ne cessait-il de répéter. Un soir, le Roi ayant pris à part le général et lui ayant exprimé le plaisir qu'il ressentait à l'idée de faire bientôt campagne : a II faut encore attendre, Sire » , interrompit le général. Alors le Roi, les yeux brillants, se levant : « Il y a dix ans que j'attends, moi ! »

Le 26 janvier, le général Niel, accompagné de ses deux aides de camp et du major Borson, visita Alexandrie et Casai. Les forts et la citadelle d'Alexandrie lui parurent bien construits ; il critiqua seulement l'absence de casemates à l'épreuve de gros projectiles. Après avoir vu Gasal et traversé Novare, il se dirigea par la grande route de Milan jusqu'au pont de San Martino, sur le Tessin, d'où il alla dîner et coucher à Arona, sur le lac Majeur, à YAlbergo Reale. Le lendemain, après avoir visité les îles Borromées, il

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rentrait par chemin de fer à Turin où avait lieu un grand dîner.

Dans le wagon il causa beaucoup avec le major Borson qui avait été comme lui à l'École polytechnique. Au cours de la conversation le major, sortant de la réserve qu'il avait toujours gardée, laissa déborder son cœur et dit au général : « Je suis profondément heureux, mon général, d'assister à la préparation de la guerre de délivrance, car l'alliance cimentée par le mariage de la princesse Glotilde a certainement pour but notre libération... » Le général Niel prit une attitude tellement glaciale à ces paroles de l'officier sarde que celui-ci s'arrêta tout troublé : « Vos prévisions, lui répondit le général sur le ton d'un homme profondément agacé, portent à faux. Votre pays, malheureusement pour lui, est engagé dans une voie dangereuse où nous ne le suivrons pas. Réfléchissez que c'est la France conservatrice qui a appelé l'Empereur au pouvoir. Gomment voulez-vous, après cela, qu'il fasse œuvre révolutionnaire? Ce serait contraire à ses intérêts et à ceux de votre pays. » Le major Borson changea de conversation, et aussitôt rentré il courut rapporter les paroles du général Niel au général La Marmora qui, après l'avoir écouté en souriant, le congédia sans dire un mot.

Le mariage fut célébré le 30 janvier, et dans la soirée le commandant Parmentier s'en allait à Vérone comme il était convenu.

Aussitôt arrivé il se dirigea, un guide sous le bras, vers l'église San Zeno et demanda à voir le chefd'œuvre de Mantegna conservé derrière un rideau vert qui s'ouvre seulement pour les gens généreux envers ni. 14

le sacristain. Ce dernier, pins que satisfait de la façon dont l'honorait ce visiteur, lui montra le Mantegna, ainsi que les autres curiosités de l'église et lui offrit même un tour au clocher d'où l'on avait une vue magnifique. C'était où voulait en arriver le commandant. Une fois sur la plate-forme, il distingua la ligne des forts avec les détails de leur construction. Le sacristain continuait ses explications de cicérone et donnait à l'officier les renseignements les plus précis sur la façon dont avaient été construits ces ouvrages, sur leur artillerie et la force de leur garnison.

Dès le premier coup d'œil, le commandant comprit la justesse du projet du colonel Doutrelaine. Ces forts couvrant le sud de la ville, quoique en plaine, se flanquaient si bien qu'il eût fallu en prendre au moins quatre pour pouvoir arriver à l'enceinte. Au nordest, au contraire, où il n'y avait plus de forts détachés, on se trouverait de suite devant l'enceinte; quelque escarpée que fût cette partie de la ville, ses vieilles murailles seraient facilement démolies grâce à des positions dominantes et peu éloignées où les batteries de siège pourraient s'établir.

Dans l'après-midi, voulant voir de près les défenses du sud, il prit un fiacre qui l'arrêta auprès du glacis d'un fort. Il en faisait le tour, examinant le talus du fossé, les profils, et surtout la disposition particulière du réduit construit à la gorge lorsqu'il entendit des cris venant de l'intérieur; au même moment un sergent et deux hommes sortaient en courant d'une poterne; le cocher, comprenant ce dont il s'agissait, i appela son voyageur, tout en prenant ses rênes en mains, et à peine le commandant, qui s'était mis à

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