IV
2o8 LE MARÉCHAL DAVOUT.
peut-être les noms de ma grand'mère; enfin, si tu r^e pouvais les trouver, appelle notre petite, Adélaïde, du nom de ma mère.
Sois sans inquiétude, mon Aimée, sur la conduite q^^ac nous tiendrons. Tu connais l'amour de notre patrie ci^xii domine toutes mes affections; notre conduite, et la mien xie en particulier, sera dictée par ces considérations.
Je profite, ma chèrft Aimée, du départ du colo«::»«l
d'Hin [nom illisible) y pour le prier de passer chez *x>i
savoir de tes nouvelles et de celles de notre petite - I^ faut profiter de toutes les occasions pour me rassu «•^r sur ta santé et celle de notre enfant. Cette lettre *^ trouvera au commencement de la fièvre de lait, <^^ moment exige les plus grands soins. Je te recommarm^* à ta garde, mais je te recommande aussi à toi-mènm^ • ne te tourmente pas et fais tout ce qui sera nécessaî*"* pour conserver la santé. J'attends cela de ton attacha'' ment.
Le H juillet, sans indication de lieu, le maréchal^ par quelques lignes qui contiennent une noble et douloureuse parole, demande des nouvelles de ses quatre enfants :
Je leur envoie mille caresses, ainsi qu'à leur excellente mère : elle doit être bien persuadée qu'à Orléans ainsi qu'à Paris et partout où je serai, je serai toujours un excellent Franc^ais.
Combien ces derniers mots témoignent de la puissance du sentiment patriotique, qui revotait
Tâme du prince d'Eckmùhl comme d'une cuirasse de diamant!
Le 12 juillet^ au château de la Source.
Je jouis, ma chère Aimée, d'une excellente santé. Nous avons sur la rive gauche de la Loire une belle armée qui pourra rendre de grands services à notre malheureuse patrie. Les pillages des étrangers , et particulièrement des Prussiens, exaspèrent tous les esprits.
On sent gronder la colère dans Tâme du maréchal, qui n'a qu'une préoccupation, la France!... Pourquoi Louis XVIII n'a-t-il point eu foi dans rhonneur et le patriotisme du vainqueur d'Aucrstaëdt? Il aurait chassé l'étranger, encore une fois battu l'ennemi, et les destinées du pays, de la maison de Bourbon elle-même, eussent sans doute été bien différentes !
Le 13 juillet.
11 y a quelques jours, ma chère Aimée, que je n'ai eu de tes nouvelles : cela m'inquiète d'autant plus que depuis quelques jours tu dois avoir la fièvre de lait. Ton courage, ton amour pour tes enfants et pour ton Louis me rassurent un peu.
Le 14 juillet.
M. D {nom illisible), vient d'arriver, ma chère
Aimée; il m'a remis tes lettres, j'y ferai une longue
i^* LE MARÉCHAL DAVOUT.
:^'^- '^^ «le <-At oa demain. Je n'ai point re^'u celle de
M ir «jue tu m .ma«jnces : tu peux lui dire quejai
:: .v^ ^ .:t miuvAi> toute l'importance qu'il se donne .: : zt:^ je le prie instamment de ne plus se permetlre :-: :*.irx^iHes d*^man:hes que Ton suppose toujours plus .-^ c::i:i> iofl-^encées par moi. quelles que puissent •:::>: >e5 dénégations. 11 est resté à Paris de mon au- : n^âiira. mais sans aucun caractère quelconque. A L*:e-.: iie plaise que je lui en donne jamais, connaissant ?.r. p-ru de ju^ment dont il vient de donner une nou- ^■lle preuve. Te otunaissant. ma chère Aimée, je sais ': ^on ;':«.' tu ne lui diras pas tout mon mécontentement 1: I-Va sec de ma lettre, mais je te conjure de le i::e de manière cependant à ce qu'il ne se permette 10 pareilles démarches*.
N.us s.mmes en mesure contre les attaques des ;::upes étrangères, si elles voulaient ou dénoncer ou mec linAilre la convention. L'esprit de l'armée est bon L*. ::u; d:>p*:'sé à se rallier au gouvernement actuel; jlle névjutera que son dévouement à notre malheurs ;;>e pairie. Ce soir beaucoup de généraux et d'officiers >.;:'0:ieurs se réuniront chez moi pour cet objeL
Orléans, ce U juillet.
Ma obère Aimée, je t'avais promis pour ce soir une I :i-:iîo kltro. je ne puis te tenir parole ayant employé lo l-vîîips à expliquer un projet d'adresse de soumission uu K'i. Le C'^lonel d'Hin..,. nom décidément iUisiblt),
I.A ■-:".-.: A*. L u est lonnelle. rirritacion est grande; et, wpen-
*. .v;\^'^< Ion et courioiSf le maréchal songe encore à oe
in: v^:Tr: u.>er un .le ses oi'ticiers d'ordonnance en le remettant trop
emporte une copie de nos concessions (mot incertain, quasi illisible) y il te la communiquera; j'espère que tu en seras satisfaite.
Voilà ma grande affaire terminée. J'ai conservé au Roi et à ma malheureuse patrie, une belle armée qui peut rendre de grands services dans les négociations qui, j'espère, vont s'ouvrir.
Nous trouvons, avec cette lettre, les documents suivants qui, sauf la date et ron-tête, sont entièrement écrits de la main du maréchal. Ce projet d'adresse d'après la date a dû précéder Tadrcssc définitive.
A MM. LKS GÉNÉRAUX CHARGÉS DES POUVOIRS DE l'armée a paris.
Orléans, ce 11 juiUet.
Messieurs,
J'ai reçu votre lettre et les pièces qui l'accompagnent. J'ai communiqué le tout à ceux des généraux qui se trouvent à Orléans ; tous m'ont paru très satisfaits pour ce qui était relatif à Tarmée, mais il m'a paru que beaucoup regrettaient, et ici (je dois le déclarer), je professe surtout mon opinion particulière, — on m'a paru regretter que vous ne vous soyez pas attachés à votre instruction qui prescrivait de stipuler pour tous les Français. Ce langage appartenait à une armée vraiment nationale, et qui, dans les circonstances actuelles, est l'espoir du gouvernement français et de tout ce qui porte un cœur français ! — En outre, il est bon de sti-
2»^ IX MxUiClAL D A TOUT.
lŒjKr Ttnii: *ni£r*s j»?«> »rn>*s firuiçajses : s'il en est -«••se* «îm^. ici^tfil>n *a o«>Q>^qDence de ces réiif xiiHL^. -K !:* î»*n TJL î^rôre nêiî'l rendo à notre maliz:rpc?«f M^LTje^ : -À t'jml irsl ini. regardez comme non Al fujifc* !<ce Itfti:*- -rar r^:»<^fliliitl. surtoat. est d'éviter ■ri«* l':a ajc ât *tr*:-<s. « tnifi^r larmée de factieuse : 3«:*xr î^rrir > ^rcrïtrTLesaent, elle a besoin d'être
Tae telle pjtsee n'a pas besoin de commentaires, eil<?> est r<:eavTe spontanée d un grand politique, 1^ e^iiir d^an komme de bien étant encore, dans 1^^ c LTv: vii>tAn«-'e> difficiles, le meilleur de tous 1^* v.>a>eil!ers. V.>u> qui lirez ces lignes et qui av^^ ac'.^usê ie marêehal Davout, sachez vous dément^^ au nom de l'honneur de la France et de votre propr^ honneur.
Orléans, le 16 juillet.
Ma libère Aimée, je pn«fite du départ de M. de Beauvean. aide do <"amp du irénéral Gérard, pour te iran- (jniHi-^er sur ma santé. M. de Beauveau porte une pièce qui e>t le c«^mplément nécessaire de la soumission : r'e<i un ordre du jour pour prendre la cocarde; je ferai re que je pourrai p«»ur empêcher qu'il n'en résulte des déMMtions. Je ne puis me dissimuler que cet ordre causera une peine bien vive à tous les soldats qui ne se détacheront pas farilement de ce^ couleurs nationales qu'ils affeclionnenl depuis vinpt-cinq ans ; mais ce sacrifice est dicté par l'intérêt de notre patrie : il faut tout sacrifier h ce sentiment.
Tu me parles, mon Aimée, dans ta lettre du 12, de ridée que tu te flattes de me posséder bientôt; je ne pourrai jamais consentir à rester à Paris dans les circonstances actuelles, je te demanderai de venir aux eaux avec moi ; cependant, je ne ferai rien sans ton assentiment.
Cette lettre intime, rapide, écrite à sa femme ^m devait la recevoir directement satis la crainte daffronter la poste et la police, est d'une simplicité et d'une dignité antiques.
Le cœur du maréchal Davout saigne le premier de cet abandon du drapeau témoin des triomphes de la France, mais il faut tout sacrifier à l'amour de la patrie. De sa propre souffrance, le prince d'Eckmijhl n'occupe ni lui ni les autres, mais il ne veut pas
habiter Paris Cette parole nous semble assez
douloureusement éloquente!
Le 17 juillet, à Olive, près d'Orléans.
Je viens de faire une course, ma chère Aimée, du côté
de Blois où j'ai donné rendez-vous au général
{nom illisible), qui commande à Tours, pour quelques troubles qu'il y avait eus. Le commandant de cette \'ille avait fait arborer le drapeau blanc, des troupes qui y sont arrivées ont fait rétablir le drapeau tricolore. L'ordre du jour, dont tu trouveras une expédition, va, je le pense, mettre fin à tout, et sous peu de jours je ne doute pas que toutes les communications ne soient rétablies. J'aurai alors le plaisir de recevoir tous les jours de tes nouvelles; elles me sont nécessaires, ta
2Gi LE MAHÉGHAL DAVOLT.
situalion actuelle me donnant des tourments, puisque lu es maintenant dans le moment le plus dangereux d*unc suite de couches. Adresse tes lettres pour moi à M. de Talleyrand, préfet du Loiret, à Orléans, prie-le de me les faire tenir; je ne doute pas qu'il n'ait cette obligeance.
1/6 18 juiUet, près d'Orléans.
Je jouis d'une parfaite santé, ma chère amie; je n'ai rien reçu de toi depuis le U. Les Prussiens continuent à couper toutes les communications; je suppose qu'elles seront rouvertes demain ou après. J'attends ce moment avec empressement pour être rassuré sur tes suites de couches.
Je t'ai fait passer copie de l'ordre du jour dicté dans rintérôt de notre patrie; j'ai bien des obstacles à surmonter ici; j'espère que je les surmonterai tous.
J'envoie mille caresses à nos enfants et particulièrement h notre dernière.
Donne-moi des nouvelles de tout ce qui t'intéresse.
Le maréchal (nous croyons Tavoir déjà remarqué), par un réel instinct de bonté et pour qu'on lise sans trouble ses lettres commence toujours pai* rassurer sur lui-même. Avons-nous besoin de constater tout ce qu'il y a de volonté et de douleur dans le deuxième paragraphe de ce billet? On comprendra aussi la joie que cette caresse particulière fait h celle qui retrace pieusement ces lignes.
Ce 19 juillet.
Point de nouvelles de mon Aimée; les Prussiens interceptent toujours les communications. J'espère que cet état de choses ne durera pas longtemps.
Les soldats, ici, prennent la cocarde blanche mieux que je n'osais Tespérer : il n'y a pas eu de désertion. J'ai fait les plus fortes recommandations à tous les généraux; ainsi la soumission, le ralliement au Roi sera complet et réel.
Donne 12 francs pour boire au porteur.
Nous sommes sans ordres ni nouvelles du gouvernement. M. de Talleyrand, préfet d'Orléans, est parti hier pour Paris : il est probable que c'est la conduite des Prussiens qui a déterminé ce voyage. Fais dire au comte de Yalmy et au général que nous sommes sans nouvelles ; que des menaces ne nous feront pas d'impression, puisque nous sommes maintenant une armée royale et que nous sommes forts et bien déterminés.
On sent gronder la colère et la douleur sous le calme des paroles ; on sent que le lion d'Auerstaëdt aspire à étendre sa puissante griffe vers Tarmée ennemie, et qu'il est moralement sûr de la victoire. Il vient certes d'accomplir un acte plus difficile ! Au nom de la France, il a su maintenir sous les drapeaux de vaillants soldats condamnés à renoncer à une chère cocarde, portée en triomphe de capitale en capitale !
Le 19 juillet, le maréchal, par le comte Dejean, se dit encore sans nouvelles depuis le 14. Jours de
i»$ LE MARÉCHAL DAVOL'T.
deuil et damerlume que ces jours de commandement suprême de l'armée de la Loire !
Un mot du ÎO juillet exprime respérance d'avoir enfin des nouvelles par le préfet d'Orléans qui arrive de Paris. Elle vient cette lettre tant attendue, mais elle n'apporte pas la consolation ! A cette même date nous trouvons une lettre d*une candeur superbe dans son incorrection, qui suffirait à démentir, à elle seule, toutes les jalouses calomnies dont la i:loire du maréchal a été Tobjet : les singes, ces impuissants moqueurs, ne sauraient juger des i;randi-s et généreuses inspirations de Téléphant, étrr \h>u et noble entre toutes les créatures, car il n\>uhlie jamais le bien qui lui a été fait.
Ce 20 juiUet.
Je reçois, ma chère Aimée, ta lettre du 19. Je n*ai pas compris tout ce qui est de ta main, je le transcris en te priant de bien m'espliquer ce que tu as voulu nie dire : tu sçais que quelquefois il m'arrive d*avoir une c< •nropti<~»n dure ou de mal interpréter : voici ce que tu me mandes ; Jr" te o»njure de ne pas perdre tes iréwrt et fou .t/m-v de vu*:: 'm '75 ff^soin d'y penser et de changer /r'< i'f*t\<, fn'W (/u'Us ojHfimient à ^tre ee qu'ils doivent ^tre fii»ur u*i. Viiilà, mon Aimée, ce que je ne conçois pas*. Je songe à t<n et à nos enfants: quelle métamorphose
' A]>rès avoir ilonDê tous les ordres à Vinceimes, aux diiers coiiiinan lanïîi vît»* av.îrrs jil-ïces fortes, et dirigé vers Nantes les canons ei les pïtnv's .i'ariilierie. le prince d'Eckmûhl envoya sa
veux-tu donc que je fasse dans mes idées pour que toi et mes enfants continuent à être ce qu'ils doivent être pour moi! Telle est ma question, donne-moi le plus tôt possible la solution.
Tu me dis que tout porte à croire qu'incessam-
démissîon de ministre de la guerre et, le 6 juillet, Tarmée commença son mouvement vers la Loire.
I^ flèche du Parthe devait blesser le maréchal dans sa retraite : on songea à profiter de la tristesse des vieux soldats pour les exaspérer contre leur commandant, et cette intégrité farouche, cet honneur sans tache se virent accusés de s'être vendus.
Le bruit vint jusqu'à lui que le duc d'Otrante et le baron deVitrolles avaient dit : « Que le général Vandamme voulait se vendre trop cher; qu'il ne se contentait pas d'un million, qu'il en voulait deux, puisque le prince d'Eckmûhl en avait eu deux, /e tout pour que farmée ne se battit pas sous Paris et se retirât derrière la Loire. » La réponse si étonnée, si simplement ignorante, faite par le maréchal à la lettre de sa femme, doit avoir précédé les bruits que son entourage indigné avait d'abord détournés de lui ; il a voulu savoir, et, en reconnaissant le chemin fait par cette calomnie, on comprend qu'il ait protesté et fait demander à Fouché u s'il avait dit au maréchal Grouchy ou à tout autre les propos qu'on lui prétait et à M. de Vitrolles,
« Je sais que le métier que fait ce dernier ne comporte pas une grande délicatesse, mais ses fourberies ne peuvent pas aller jusque
Un tel dédain a été payé d'une longue série de lâches vengeances. L'écho de M. de Vitrolles a retenti chez plus d'un homme qui s'est cru honnête en répétant les propos d'un personnage dont toute parole devrait être discutée.
Le devoir impérieux des historiens est, cependant, de rechercher la vérité, de remonter aux sources et non pas d'écouter les propos de haineuse rancune colportés par de tristes comparses remis à leur place avec une méprisante indignation. Le venin de quelques menus serpents repoussés du pied, mais non point écrasés, s'est glissé jusque dans un ouvrage populaire : Les Rues de Paris, livre dans lequel le prince d'Eckmûhl est accusé « d'avoir sacrifié l'Empereur et la France au désir de sauver Savigny et son bel hôtel de Paris! » Le fer rouge est promis par Dante à la langue des calomniateurs, mais, en attendant l'heure du jugement, l'envie les écoute et répète leurs calomnies.
ment je serai libre d'aller aux eaux, tu dois assez me connaître, mon Aimée, pour être sûre que je ne serai jamais chef de bande. Mon âme et mes intentions sont aussi pures que le plus beau jour; mais je gémis sur les maux de ma malheureuse patrie. J'ignore les projets que les petites passions peuvent former pour ce qui me concerne, mais je dirai dans cette circonstance ce que tu m'as entendu dire à Savigny : je serai enterré dans un cimetière français. Je serai toujours préparé à tout ce que l'injustice et la calomnie peuvent enfanter; la seule peine que j'éprouverais dans les persécutions serait celle de laisser une femme et des enfants qui en seraient malheureux.
J'envoie mille caresses à nos enfants et des baisers h leur excellente mère.
Tout à toi pour la vie
Louis.
Si tu m'as écrit entre le 14 et le 19, tes lettres ne me sont pas parvenues.
Nous n'avons pas trouvé la lettre de la maréchale, nous ne savofispas ce qu'elle avait eu l'intention de dire; mais nous savons quelle réponse a jailli du cœur du prince d'Eckmîihl, et nous bénissons la page inconnue qui nous a valu ces nobles paroles.
Pas un mot dur n'échappe au douloureux étonnement du maréchal, qui se contente de dire : qu'i/ a parfois une conception lente. Peut-il être un traître ou un lâche celui qui écrit ainsi ? Il veut dormir
dans un cimetière français, le grand soldat, Tihlassablc patriote, qui pense trop à son pays pour songer à lui-même. Que peut lui faire la disgrâce quand le pied de l'étranger impose à Tempire une nouvelle flétrissure? En tout et toujours, le maréchal songeait k la France.
Avant de faire arborer la cocarde blanche à Tarmée, le 31 ou le 22 juin, Davout avait cherché à réveiller la vieille énergie de TEmpereur, qui était au bain, quand le prince d'Eckmiihl arrivant à rÉlysée fut introduit près de lui. Avec son bon sens et sa lucidité ordinaires, le ministre de la guerre conseiUe la force, demande, sans déUbérer davantage, la prorogation des Chambres, la constitution en donnant le droit; il dit et répète que l'occasion manquée ne reviendra plus et qu'il faut agir vite ou pas. Le prince Lucien était de cette opinion : elle devint celle des flatteurs et des calomniateurs p/tts tard, quand l'heure de l'action avait fui.
Davout, âgé alors de quarante-cinq ans, était dans toute laplénitude de ses forces physiques et morales, et se dépensait sans compter. Il y a une chose quil est difficile de pardonner aux Bourrienne de tous rangs, c'est d'avoir uni leurs calomnies à celles de Blûcher qui vomissait sa haine contre le maréchal eu lui écrivant : « Voulez-vous assumer sur vous le sac de Paris comme celui de Hambourg? Nous voulons entrer dans Paris pour garantir les honnêtes
gens du pillage dont ils sont menacés par le peuple '.» Les préventions contre le maréchal Davout étaient telles que le colonel de Gonneville, dont toute la famille était légitimiste^ vit son grade discuté, parce qu'il le tenait du défenseur de Hambourg !
M. de Lamartine qui a écrit plus tard une si belle page à propos du vainqueur d'Auerstaëdt, en sa qualité de garde du corps entiché des idées en vogue à Tépoque de la Restauration, traite Davout, dans son histoire, de déserteur de sa caste, ayant pris ses grades dans Tarmée plébéienne et pour cela exclu de la faveur des Bourbons. Jusques à quand la noblesse française se fera-t-elle un titre de gloire de vivre en dehors des intérêts du pays? En agissant ainsi, elle perd la France et s'annule elle-même plus sûrement que tous les décrets révolutionnaires ne le sauraient faire. Certainement Tantique noblesse du maréchal Davout, en lui ouvrant les portes de l'École militaire, comme elle avait ouvert les portes de Saint- Cyr à sa sœur la comtesse de Beaumont, lui avait du même coup ouvert les portes de la vie brillante, mais nous ajouterons que, quand on a le génie, en tous temps et en tous lieux on se fait la place qu'on mérite. En toute conviction nous dirons donc que Tempereur Napoléon a dû au moins autant au prince d'Eckmùhl que le prince d'Eckmuhl a pu lui
1 Ces paroles, ne les avons-nous pas de nouveau entendues en 4871?
devoir, et que Ton ne saurait jamais appeler le maréchal Davout un des ingrats de l'Empire, bien que les amis de la mémoire du prince d'Ëckmiihl aient, eux, le droit et le devoir de répéter que Napoléon s'est montré injuste et ingrat envers le héros fl'Auerstaêdt, de Thann, d'Eckmùhl et surtout envei's la glorieuse victime de la campa^^ne de Russie.
Le 21.
Je reçois dans le moment, mon Aimée, Tordre du ministre de dislocation de Tarmée, je lui demande de charger des commissaires de cette mesure. J^envoie ma démission de général en chef, et hicntôt je me propose d'envoyer celle de maréchal; je différerai pour que Ton ne me prête point d'autre motif. Je désire savoir, mon amie, où tu désires que j'aille enfouir le vif chagrin que j'éprouve sur les malheurs actuels et futurs de notre patrie. — Envoie-moi quelqu'un qui ait ta confi.ince'.
' Le 11 JuiUet, le maréchal Davout avait adressé û ses troupes une proclamation dans laquelle il leur disait : u L'intérêt national doit réunir franchement Tarmée au Roi; cet intérêt exige des sacri- Hces; Tarmée deviendra, si nos malheurs s'aggravent, le centre et 1« point de ralliement de tous les Français et mthnedes ruyaiistes hi pius ej'tujévés. »
Le 17, en annonçant à son armée la soumission faite au Roi par les cr»mmissaires, ces paroles sortent douloureusement, on le sent, (lu C'iîur du maréchal : « C'est à vous de compléter cette soumission par votre obéissance; arborez la cocarde et le draj)eau blancs. Je tous demande, je le sais, un yrand sacrifice ; nowi tnnojn tous aux trois couleurs depuis vinyt-cinq ans; mais, ce sfurifice, linlànlt de In nntrie nous le commande. »
Le 21, en écrivant à sa femme, le maréchal, à Texemple du divin maitre, aurait pu dire : Tout est accompli.
Quelle simplicité dans cette grande douleur! Le noble soldat ne mutilera pas de ses mains Tarmée qui pouvait sauver le pays, et demande doucement à sa femme où elle désire qu'il aille souffrir ? Ah ! qu'elle dit de choses, cette petite page, prophétique hélas I
Après ce cri admirable et douloureux, vient un billet daté de Bourges le 23 juillet :
Ta dernière lettre, ma chère Aimée, est du 19. Nous attendons les ordres du ministre de la guerre ; je suis très satisfait de la conduite de Tarmée : elle a pris la cocarde et la désertion a été presque nulle.
Le 27 juillet.
Le général... {nom illisible) vient d'arriver, ma chère Aimée ; il m'a donné de tes nouvelles, mais non de tes lettres. Il t'a vue sur une chaise longue, bien portante autant que ton état le permet; tu Tas rassuré sur la santé de nos enfants. C'est la première nouvelle indirecte que j'aie de toi depuis le 19. J'espère que le général Kellermann, qui est en route, m'en apportera de directes. J'envoie mille caresses à nos enfants et l'assurance de mon éternel amour à leur mère.
Bourges, le 2 août.
En attendant le retour de Guerrier >, je vais, ma chère Aimée, profiter d'une offre obligeante du duc de Ta-
' L'un des secrétaires du maréchal.
renie ci aller attendre ce retour (qui décidera du parli que je prendrai) dans une terre de M"* d'ÉtilIières, qui n'e>t distante que de sept ou huit lieues d'ici : ce sera une sauvegarde pour celte terre.
Guerrier aura dû te parler du vif désir que j'ai d*aller t*embrasser, ainsi que nos enfants, et de faire la connaissance de notre dernière. Que fais-tu de Louis? Veutil toujours aller à droite, lorsqu'on désire qu'il aille à fsauche? Ferd-t-il enfin de ce penchant qu'il a à ôtre le pendant du chien de Jean de Nivelle? Continue-t-il à apprendre à lire ? Je serai son précepteur, son gouverneur : je suis dans les meilleures dispositions, et. s'il répond à mes soins, il fera notre bonheur. Es-tu toujours satisfaite de nos petites? Fais-moi donner, mon Aimée, des détails : écris-moi sous le couvert du duc de Tarente.
Je reste avec deux aides de camp, un secrétaire, un cheval de selle et quatre chevaux de voiture, encore les quatre derniers ne m'appartiennent pas.
Il n'y a pas une parole d'amertume dans oelto lettre, et je dirai un sentiment d'amertume dans ce rœur, qui rêve les joies de la famille avec le calme d'un esprit convaincu qu'il a fait tout le possible pour son pays.
A son retour de l'armée de la Loire, le luince d Eckmuhl fut interné à Savigny et trouva sa demeure envahie par les Prussiens. Les ofliciers se conduisirent avec une convenance parfaite; ils surent ménager l'ennemi vaincu dont ils respectaient le génie militaii*e, et, si, d'aventure, quelques soldat»
lY. 18
s'avisaient de pénétrer dans le parc, le maréchal, de sa plus grosse voix, criait en allemand : Furcht! et les maraudeurs disparaissaient aussitôt en courant, ayant de Texilé toujours un peu de la frayeur que le vainqueur d'Auerstaëdt avait su inspirer à la Prusse. Les officiers dînaient à la table du maréchal et s'appliquaient à plaire aux enfants en faisant leurs mille volontés; mais, dès que quelques-uns d'eux, crevant sans doute flatter leur hôte involontaire, venaient à parler en termes plus qu'irrévérencieux du maître infirme que les alliés avaient imposé aux vaincus, le prince d'Ëckmùhl, prenant aussitôt son air le plus sévère, les priait de se souvenir qu'ils parlaient du Roi de France devant un Français. Nos archives * ne nous fournissant plus de docu-
1 Nous avons pu nous procurer récemment la lettre que nous donnons ici en note ; elle témoigne de l'esprit d'ordre, de la régularité parfaite que le maréchal apportait en toutes choses, en même temps que des tracas et des ennuis qui ne lui furent point épargnés.