‹ Le maréchal DavoutChapitre 24 sur 52 · LES · texte numérisé non relu

LES

Avant de terminer une tâche chère et douloureuse, avant de donner les dernières pages qui nous parlent du prince d'Eckmùhl, on comprendra que nous ayons besoin de jeter un regard d^cnsemble sur cette noble et trop courte existence, on comprendra également que nous cherchions à rassembler les traits épars de cette grande personnalité, dont le caractère dominant nous paraît être une saperbe unité de nature, une remarquable tenue d*âme. De la jeunesse à Tâgo mùr^ le maréchal Davont reste le même; il isk se développe que selon les lois de sa propre essence, aucune influence n'a d'action sur lui; si les idées du prince d*Eckmuhl se modifient^ c'est parce qu*il a observé, pensé et voulu ce que Texpérience lui a démontré être le meilleur.

Le moi, qui finit par déborder toutes les âmes, ne se montre jamais dans les actes du maréchal. Celte

37i LE MAKÉI.HAL DAVOUT.

parole d*une lettre à sa femme, parole que nous aimons tant à redire que nous en avons fait Tépigrapho de ce li\Te, est l'expression de sa vie entière : // est bien rare que je pense à moi-même.

Aucune recherche de conscience, aucun scrupule de délicatesse n'était inconnu au maréchal; il ne voulait devoir qu*à ceux auxquejs il savait pouvoir rendre au centuple. La plus grande preuve d'amour qu*il ait pu donner à sa femme a été de se décider, et après combien de promesses ! et après combien d'hésitations ! à faire connaître à l'Empereur les embarras d'argent qui pesaient sur la \îe de la maréchale. Il y a chez cette nature, réputée rude, une exquise probité dans toutes les questions d'argent, une véritable bonté sous les coups de boutoir! En parlant d'une faute commise par l'un des siens, le maréchal dit : « Dans ma mauvaise humeur, il entre tout l'intérêt d'un bon parent, mais je suis sévère pour ma famille. » La première fièvre d'indignation passée, il payait les dettes, il réparait les sottises. . . Bon pour tous« même pour les animaux, en dépit de ses protestations de stoïcisme, il demande tendrement à sa femme « les Invalides pour Coco, pauvre cheval qui l'a biea senri. »

M. Thiers, en rendant dans presque toutes les circonstances justice au prince d'Eckmûhl, en étu* diant le grand militaire* na pa apprécier l'esprit fin, enjoué du maréchal, loat le côté de cette noble

nature, que trahissent ses lettres intimes. Influencé par Topinion, trop souvent faussée à dessein, il le représente comme dur et inflexible. Sans doute, il était difficile de démêler Tapparence de la réalité, et de deviner que le- maréchal affectait la sévérité pour se mettre à Tabri des sollicitations, des prières, des tentations de faiblesse, pour se défondre de luimême enfin; c'est à ceux qu'il a aimés à le révéler tout entier.

Aucun désastre n'a pu abattre le fier courage du maréchal Davout, parce que le caractère de Thomme égalait en lui la trempe du soldat. A peine échappé aux neiges de la Russie, il recommençait ses travaux, il réorganisait, il fortifiait Hambourg^ il relevait le moral de tous ceux qui rapprochaient. En 1814, il sauvait le pays de la guerre civile; en 1815, il lui gardait une armée; en 1816, exilé, il lisait, il pensait, il philosophait, et il aimait sa femme, il jouait avec ses enfants, sans laisser un mot amer échapper à ses lèvres. Une seule fois, il rugit comme un lion blessé, et secoue sa chaîne. Sa fille Joséphine est malade: Auctine puissance ne le retiendra loin (Felle. Il est rentré dans la vie privée, il n'a plus à se sacrifier au service du pays, le devoir ne lui commande plus l'oubli de lui-même ; il saura braver un arrêt injuste.

En ce bas monde, aux yeux de la plèbe, oser, c'est être on paraître l Le maréchal était, voulait et

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à grimper derrière son fauteuil, afin d'embrasser son beau crâne chauve, lisse et blanc comme le marbre, entouré d'une couronne de cheveux châtains. Je vois distinctement le pli rêveur de son front, tracé perpendiculairement entre les deux sourcils, car je Fépiais toujours ce pli, afin de savoir ce que je pouvais dans le moment demander ou me permettre. L'i plus légère impression faisait frémir ou rapprocher ces sourcils qui avaient bien souvent fait trembler de plus braves que moi, et, cependant, je n^avais garde d^avoir peur : nous traitions de puissance à puissance! Je retrouve également, dans ma mémoire, le doux et fin sourire des lèvres du maréchal, qui révélait les plus belles dents du monde en éclairant son visage. Je vois aussi la blanche main aux longs doigts effilés, qui se tendait si vite vers moi pour me soutenir, et le teint clair, rosé, que ni la guerre, ni les fatigues n'avaient pu hàler et brunir: le maréchal avait une peau de femme.

Ma mère m*a souvent dit, et les lettres de mon père m'ont répété, que le prince d'Eckmuhl aimait la gaieté de son dernier enfant : Même en souffrant, elle reste de belle humeur! écrit-il de Louvîers, et tantôt il Tappello « sa petite réjouie, sa toute petite et même sa petite Bacchanale, afin d'exprimer Tentrain de ses quelques mois. On sent que le seul enfant qu'il lui ait été donné de voir grandir le distrait et le charme. Ah! que je sais de

gré à cette toute petite d'avoir consolé, amusé l'exilé, et qu'il m'est doux de remercier, en son nom, le cher maréchal de lui promettre, lors d'une grave maladie, afiti d'être bieti reçu de lui apporter* non pas des joujoux, mais wi beau bouquetl Quel cœur que celui de mon père! Comme il aime ses enfants, ses amis! Quand il tremble pour eux, aucun obstacle ne l'arrête ; il sait aimer enfin, et combien la pensée de Dieu m'a été douce à trouver sous sa plume! Le prince d'Eckmiihl était trop grand pour n'avoir pas l'instinct de l'ineffable, de l'éternelle grandeur. Ne connaissait-il pas l'influence de la foi sur l'âme des soldats! N'était-il pas le petit-fils de ce M. de Minai*d, lieutenant-colonel au régiment de Forez* qui racontait, en 1749, devant les principaux officiers qui en avaient été témoins, pour faire sentir tout ce que Ton perd en négligeant la religion chez le soldat, « que, après une mission donnée à ce régiment par le père Bridaine, ayant mené ses soldats en Italie, où il y eut imo action très vive el très meurtrière, ils y essuyèrent un feu continuel avec une intrépidité dont il y avait peu d'exemples : (( Ils tombaient, chacun dans son rang, tout couverts de blessures, sans donner la moindre maniae de frayeur, cl parmi tous ceux qui furent tue* oa blessés dans cette action, il ne s'en trouva pas oa

» TiV fiu ;>**»v Bridainr, par Tabbé Cairon, page ÎÎS,

LES ANNÉES STPHÊMES. 379

seul qui eût reçu le coup do manière h donner lieu de penser qu'il eut seulement fait le moindre mouvement par crainte et par inquiétude. »

Oui! Tesprit du maréchal Davout était trop large, trop profond, pour ne pas pressentir TAtrc parfait, l'être incréé, Têtre infini, Tétre incommensurable, dont celui qui sent, qui pense et qui aime, comprend qu'il est nécessairement un pâle reûet.

Les lettres et les billets du maréchal, datés de Sa\igny, sont remplis de nouvelles champêtres : M Le serrurier travaille, les vignes sont archimûrcs ! On aura de trente à trente-six pièces de vin, qui promet d'avoir de la qualité^

Les ouvriers, la confection du rai§iné, sont devenus de gros événements pour l'exilé, qui ne sait plus ensuite rester loin de Savigny. En 1819, il ne peut résister à Paris et le quitte dès qu'il ne tremble

* Le maréchal ayant fait Tenir quelques ceps des meilleurs crus de Bourgogne qu'il avait soigneusement acclimatés à Savigny, se passionnait pour l'excellent vin de sa chôre vigne; malheureusement, il était seul à le trouver tel, car il en faisait impitoyablement servir à ses hôtes comme vin d'ordinaire, et il faut convenir que le traître bourgogne de Seine-et-Oise avait une savfur de vinaigre, non encore parfumé, vraiment peu faite pour plaire. Le prince d*Eckmahl tenant au jugement de son spirituel ami, le général, depuis maréchal Sébastiani, qui passait pour un fin connaisseur, dit un jour, en lui en servant un plein verre : « Comment trouvez-vous ce vin-là, mon cher Sébastiani ? . . . Bon, n'est-ce pas ? ... Il a un bouquet! » Le général, au milieu d'une grimace douloureuse, répondit avec e£fort : « Bon? Je ne sais! . . . Mais certainement il est gai! » La question fut ainsi vidée et le maréchal se contenta do boire désormais son vin sans l'infliger à personne.

380 LE MARÉCHAL DAVOLT.

plus pour la vie de son dernier enfant. Il écrit donc de Savigny :

Le 7 septembre.

J'ai reçu hier soir, ma chère Aimée, ton aimable lettre. J ai admiré ta manière toute bonne de me faire des reproches, et l'espèce d'excuse que tu trouves à expliquer l'isolement dans lequel je t'ai laissée, dans un moment où tu mettais tant de prix à avoir près de toi le père d'un enfant chéri que nous avions été sur le point de perdre. J'ai reconnu ta délicatesse et ton amour pour ton Louis, qui te rend bien ces sentiments, malgré ses défauts : je ne les ai jamais méconnus, mais je n'ai pas toujours été le maître de les modifier. Je ne puis, comme tu l'observes, mentorer les idées fixes, et ce maudit voyage de Savigny en était une. Il me semble que, si je ne l'eusse pas fait, j'eusse été très maussade, et j'ai voulu t'éviter des maussaderies qui t'eussent fait du mal

J'ai eu la visite de la Jambe-de-bois, de son beaufrère et de leurs femmes ^ Le beau-frère est un grand ébahisseux; à tout moment il entrait en extase sur Savigny, les points de vue, le moulin^ le rez-de-chaussée, et moi, à tout moment de lui répondre : « C'est ma femme qui» a tout créé, tout fait, tout dirigé! » Mille caresses à tous nos enfants, à commencer par notre convalescente.

Le maréchal, ce semble, aurait été un diplomate

* Le général de Laiour-Maubourg, le comte et la comtesse Anci réossy.

émiuent, car il savait merveilleusement manier les âmes et les battre en brèche par leur côté faible; la louange est un passe-partout qui ouvre presque toutes les serrures. -

Savigny, le 8 septembre.

Leclerc te fera connaître que nous «ivons été aujourd'hui à Viry donner à M'^~ Sébastian! et Mendelssohn des nouvelles de notre chère Louise. M"" Mendelssohn m'a beaucoup entretenu de la forte impression qu*elle avait éprouvée en voyant notre chère petite si désespérée, et dit combien elle se reprochait de n*avoir pas été plus maîtresse d*elle ; elle m*a précisément donné les mômes raisons dont je me suis servi près de toi pour la défendre. Elle m'a engagé avenir faire un dîner de demoiselles avec Louis et M. Gordon. Je lui ai promis pour dimanche

Je reçois, ma chère Aimée^ ta lettre du 8. Je

n aurais pas osé te demander le sacrifice des cheveux de notre Louise, mais j'admire et j'approuve ton héroïsme à cet égard; il épargnera à notre chère petite bien des souffrances. J'espère que sa convalescence ne sera pas longue et que, sous peu de jours, elle sera totalement rétablie et débarrassée de sa toux. Il est peut-être bon de faire remarquer à M. Bigot que, dans sa cruelle maladie, notre chère petite, avant sa toux, a eu des éternuements qui indiqueraient que le rhume actuel a été précédé d'un rhume dit de cerveau. . .

Le maréchal entre encore dans quelques détails, puis, tout en devisant avec une sorte d'atfectution

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de sa (/rosse santé, il parle ainsi eu plaisantant de rindispositiou qu'il subit:

Il paraît que nous éprouvons tous plus ou moins de souffrance. Est-ce que ta mère me boude? Tu ne m'as jamais rien dit de sa part depuis notre séparation. Assure-la de toute ma tendresse. Louis a eu un peu de paresse ce matin, mais l'essentiel a été aussi bon qu'hier. Tu devines que je veux parler du caractère.

Le veau est enfin mort; il sera mangé par les carpes après avoir été bien cuit.

Un des plaisirs du maréchal était de jeter du pain aux grosses carpes qu'il avait fait mettre dans les fossés de son château de Savigny. On comprendra que je n oublie aucun détail de cette vie de calme, do retraite, et que je ne résiste point à copier les passages qui m'affirment la tendresse portée par mon père à son dernier enfant.

Savigoy, ce il octobre.

Je viens de recevoir ta lettre du 10^ ma chère Aimée. Mon intention était d'aller te surprendre demain ; mais j'ai compté sans Frédéric. Qui compte sans Frédéric compte deux fois. Il a mis hier la calèche hors de service. Je lui avais fait dire de venir nous chercher vers les huit heures du soir chez M"' Sébastian!. Suivant sou habitude, il était gris, il a attelé dans cet état, il a abandonné un moment ses chevaux qui sont partis ; la couverture de la calèche a été déchirée, il y a aussi

LES AiNNÉES SUPRÊMES. 383

d^autrcs dommages qui obligeront de renvoyer chez ton carrossier, auparavant de pouvoir s'en servir; elle partira mercredi.

Mon voyage projeté avait deux objets : celui de te surprendre, je l'espère agréablement; l'autre, de voir ta bonne mère auparavant son départ pour Ponloise, dans le cas où elle persisterait à y aller auparavant de venir ici. Je suis très contrarié de ce contretemps; je ferai mon possible pour m'en dédommager après le voyage de M. de Lagarde, s'il a lieu toutefois

Savigny, ce 12 octobre.

M^*' Sébastiani m'a fait dire qu'elle venait de recevoir une lettre de son père qui lui annonce qu'il était nommé député, et qu'il serait à Paris vers le 15 de ce mois. En même temps, M''*' Sébastiani m'a fait demander des nouvelles de Joséphine et de Louise. . .

J'ai rencontré notre bon curé qui traversait le parc. (1 m'a annoncé qu'il allait peut-être avoir une nouvelle paroissienne, qui nous fait un si grand plaisir aux Finançais; W^^ Mars est venue visiter cette maison qui est à vendre sur le Mail; le nom du propriétaire ne me revient pas ; c'est le médecin, je pense, de la duchesse de Plaisance. Voilà, mon amie, les nouvelles de Sa- Vigny.

14 octobre, Saviguy.

Le commencement de ta lettre, ma chère et excellente Aimée, m'a beaucoup inquiété ; je croyais y voir une annonce de rechute ; mais la prévoyance qui a eu l'approbation des médecins, et la grande espérance que

J»i LE MARÉCHAL DAVOLT.

tu as de me rej<Hndre samedi m'ont rassuré; j'attends avec une bien Tire impatience ce jour dans la conviction où je suis que ce changement d'air sera très favorable à la convalescence de notre Louise et à tous nos enfants, particulièrement à mon Aimée qui a un extrême besoin de repos. Le curé, qui a dîné hier avec moi, t'a trouvée bien changée : son observation m*a frappé. De jour en jour, tu m'es plus chère et tu es plus parfaite à mes yeux. 11 n'est pas étonnant que je ne fasse nulle attention au physique: mais il ne m'est pas indifférent sous le rapport de ta santé. Je te persécuterai pour la soigner : elle nous est nécessaire à tous.

Remercie Joséphine de sa bonne intention d'avoir voulu me donner de ses nouvelles : elles ne se sont pas toutefois trouvées dans le paquet: j*espère être dédommagé ce soir. Tu ne me parles pas de ta mère ; assure -la de ma tendresse.

Frédéric, qui te remettra cette lettre et la calèche qui a besoin d'être mise en état pour t'en servir, ira consulter Bigot pour une nouvelle blessure à la main qu'il s'est faite dans ce dernier accident. J'ai pris des informations : il n*était pas gris, il n'y a de son fait que malheur et maladresse, il reviendra ce soir haut le pied avec les deux che\*aux. J'espère qu'il apportera les branches pour les cheminées. — Le fumiste ne perd pas son temps, il travaille très proprement; les cheminées du petit salon et de Bailly sont terminées.

On a fait trois pièces de pressurage, nous aurons et avons dix pièces de vin blanc, et vingt-trois à vingtquatre pièces de \in rouge d'une très bonne qualité. Les hommes ont eu toutes les peines possibles à retirer le marc de la cuve. Différentes fois, ils ont été saisis par la fermentation : ils étaient obligés, de trois se-

condes en trois secondes, de sortir pour prendre Tair.

Tu recevras le compte rendu de Louis, il sera excellent; j ai Tespérance que cet enfant nous donnera beaucoup de satisfaction.

Je n'entends 4)as parler de M. de Lagarde. Il a probablement remis, pour cette année, son voyage à la semaine des quatre jeudis, pour me servir d'une expression d'écolier.

J'envoie mille caresses à nos enfants et des baisers à discrétion à leur excellente mère.

Tout à toi, pour la vie, ton bon et fidèle

Louis.

La lettre que voici nous semble si sage, si modeste et si bonne, qu'elle u*a nul besoin de commentaire.

Savigny, ce 14 octobre 1819 ^

Frédéric m'a remis ton aimable lettre, ma chère Aimée, lettre qui me rappelle une époque bien glorieuse pour les armes françaises : si je n'étais pas très en garde contre la vanité, tout ce que tu me mandes serait bien propre à l'exciter. Sans ta lettre, cette époque mémorable se serait passée sans que j'y songe. Je désire que notre Louis ait le bonheur de figurer dans des événements «aussi mémorables, mais je désire aussi que ce ne soit pas en pure perte pour notre patrie, ainsi qu'il en est advenu de toutes nos victoires.

Je t'attends demain ou après; si des contretemps

* Cette lettre était la seconde de la journée.

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