LETTRE F
M. Edgard Quinet, et beaucoup d'autres écrivains, influencés par Thistoire colportée de salon en salon par M. de Flahaut plus habitué à fouler les tapis des boudoirs que les sanglants champs de bataille, se sont étendus sur la rudesse soldatesque d'un parvenu; le premier annuaire venu de la noblesse de France aurait pu et dû leur apprendre que le maréchal Davout appartenait à une des plus anciennes familles de la Bourgogne, et avait fait à ce titre ses études militaires à TÉcolc de Paris. Le jeune d'Avout n'a quitté le d apostrophe, gardé par sa famille, que pour pouvoir rester à l'armée et servir son pays. Le maréchal, qui pensait justement que la première noblesse est celle du caractère, n'a jamais daigné reprendre le signe d'aristocratie* qu'il avait une fois quitté, mais nul ne tenait plus aux formes ; ses lettres que nous avons données en témoignent. Il m'a été doux d'entendre souvent répéter au général de Trobriand nommé offîcierd'ordonnance du maréchal après la mort de son beau-frère, le général Leclerc, l'anecdote que voici :
« A peine Trobriand était-il arrivé au quartier gé-
^ Les vieux parchemins de famille disent, d^ailleurs, presque aussi souvent de Davot que d'Avot et d'Avout.
APPENDICE. o09
néral de son nouveau chef, que le maréchal Davout voulant essayer le jeune officier qui lui était pour ainsi dire légué, le chargea d'une difficile mission qu'il remplit avec rénergie qui lui était propre; seulement, quand vint rheure de rédiger son rapport, il le commença par ces mots : « Mon cher maréchal », pour le terminer par : « l'assurance de son afi'ectueux dévouement '.»
Mandé par son chef, le capitaine de Trobriand reçoit de lui les plus grands éloges sur sa brillante conduite, sur Taudace avec laquelle il s'était tiré d'une périlleuse reconnaissance et même sur la rédaction de son rapport. Gomme il sortait enchanté, il s'entend doucement rappcleretavec une grâce amicale dont le souvenir à cinquante ans dedistance mouillait encore les yeux de mon vieil ami, le maréchal lui dit : « Mon cher Trobriand, vous avez quitté très jeune le toit paternel pour aller senir dans les colonies où la discipline est moins sévère, vous ignorez donc nécessairement nos usages militaires ; je dois vous les enseigner afin de vous éviter quelques ennuis. Quand vous aurez à écrire à un général, dites : Mon général, et terminez votre lettre par Vassurance de vos respects; à un colonel, dites : Mon colonel ; à un chef d'escadron : Mon commandant; à un capitaine : Mon cher camarade, et enfin à moi, ajouta-t-il avec un bon et bienveillant sourire, dites comme vous voudrez. Je vois encore le bouillant et vaillant vieillard se saisir la tête, la secouer et dire : « J'aurais voulu m'enfoncer sous terre, avoir à me faire tuer à l'instant pour mon maréchal... mille tonnerres ! S'il
^ Nous donnons à la fin de ces notes la lettre même du général de Trobriand, moins détaillée, mais qui affirme le récit textuel écrit à Savigny, relu et approuvé par lui.
s'était fâché, j'aurais mieux aimé cela I... Vous pouvez penser si j'ai recommencé I »
Le dévouement de Taide de camp à dater de ce jour devint du fanatisme. Je voudrais pouvoir traduire l'accent de cette voix loyale, alors qu'il me racontait « comment, à la bataille d'Eylau, il s'agissait de porter un ordre à une colonne éloignée ; le gain de la bataille pouvait dépendre d'un mouvement fait à temps, mais le passage offrait de grandes difficultés!... L'eunemi savait que le maréchal se tenait sur une éminence très exposée afin de donner plus sûrement l'impulsion à chaque régiment, à chaque corps détaché, puisqu'il dominait tout le champ de bataille, et dame! l'ennemi nous observait et tirait sur le groupe tant qu'il pouvait!...
« Pour gagner du temps, laissantmon cheval, je m'avisai de descendre la pente en glissant sur la neige; un boulet vint miner le terrain sous mes pas et du coup je déboulai jusqu'en bas, mais en route j'avais pu entendre le cri de votre père : « Ah 1 mon pauvre Trobriand I... Ils me l'ont tué I » Voyez-vous ! ce regret-là m'avait si bien réchauffé le cœur que je ne sais pas comment j'ai fait, mais aucun obstacle n'a pu m'arrôter, les balles ne m'atteignaient pas, tant je courais vite, et ce que voulait mon maréchal a été exécuté ! » Le chef que Ton aime et que l'on sert ainsi est plus qu'un grand soldat !
Ce 14 octobre 1861.
Madame la marquise,
J'apprends que des mémoires, au moment de paraître, sont formulés de manière à donner les plus fausses interprétatioiu sur la nuble conduite du prince d'Eckmûhl, dont plus que
personne j'ai été à même d'apprécier les hautes qualités, ayant eu Fhonneur d'être sou aide de camp pendant huit ans et demi.
Il était bon, bienveillant pour ceux qui ser\'aient bien, mais terrible envers les lâches et les mauvais serviteurs. C'est sans doute égaré par ceux de celte catégorie qu'on s'est laissé entraîner à publier de fausses impressions sur lui.
Boorke, Perrin, Falcou, Christophe, Montmorency el Montesquion, ayant servi comme moi plusieurs années sous ses ordres en qualité d'aides de camp, partageaient leslime et l'attachement que j'avais voués au maréchal et auraient pu attester comme moi de ses qualités généreuses.
J'ai en, en mille circonstances , Toccasion de reconnaître sa sensibilité et ses largesses. Que de fois n'ai-je pas été chargé de porter des billets de 1 ,000 francs aux veuves des officiers de son corps d'armée !
Une circonstance toute personnelle suffira pour prouver son dévouement et son attachement pour ceux qui avaient servi sous ses ordres.
Retiré à Montrouge, pour payer les dettes que j'avais contractées pendant les guerres de 1813 et de 1814, le maréchal vint me trouver, m'offrit de les payer et de venir habiter Savigny avec loi. Sur mon refus de céder à ses pressantes sollicitations, il se fftcha.
Je ne le revis qu'à l'époque du mariage de sa fille avec M. le comte de Vigier : il m'invita à m'y rendre et à venir faire les honneurs de sa seconde table. J'eus bien de la peine à me faire pardonner mon refus, quoique, à l'époque où il m'adressait ces propositions, il ne fût plus riche.
Un trait semblable dénote assez la bonté, la grandeur de son caractère ; j'en pourrais citer en faveur de sa gracieuseté vis-à-vis de ceux qui avaient su s'attirer sa bienveillance.
Revenant de Saint-Domingue en 1803, tout jeune, ayant passé ma vie au service où j'étais entré à l'âge de neuf ans, je crus, dans l'excès de mon attachement pour lui, pouvoir mettre en tête d'un rapport que je lui adressais : Mo7i cher général, — Il me fit appeler, me complimenta sur mon travail, puis me dit avec une bonté toute paternelle : « Désormais, lorsque vous écrirez à un général, supprimez mon cher^ de
même à un colonel ; mais^ à moi, écrivez-moi toujours comme vous le voudrez. »
Cette manière d*agir envers un jeune homme prouve assez sa courtoisie.
J'aime à croire, Madame la marquise, qu^on ne cherchera pas à faire paraître des mémoires qui pourraient fausser le jufjement de ceux qui n'ont pas connu votre illustre père; les faits que je vous cite, je suis prêt à les attester, et j'aime à penser que le dire d'un vieux soldat^ qui a fait dignement toutes les campagnes de l'Empire et a toujoui^ suivi la ligne de rhonneur, sera plus puissant que l'injustice et la calomnie!
Veuillez agréer, Madame la marquise, la nouvelle assurance de mon respectueux attachement.
Signé ; Le général de Trobriand'.
L'extrait suivant d'une lettre du général de Trobriand adressée à M. Bonneville,qui avait également fait partie de la maison militaire du prince d'Eckmiihl, montre trop le souvenir conservé à leur ancien chef par ces vaillants serviteurs de la France, pour que nous ne lui donnions point asile en ces récits d'autrefois. Cette page, toute vibrante de cœur, dit avec éloquence que ce n'était pas seulement à la famille de son maréchal que le vaillant soldat parlait de lui avec enthousiasme !
Bourges, ce 8 août 1840.
Comme je serais heureux, mon cher Bonneville, de pouvoir vous aller embrasser et entreprendre une légère bavette sur les beaux moments de notre jeunesse et de nos jours de gloire.
Vous saurez, mon cher ami, que je suis toujours jeune avec mes soixante ans passés. Les bruits de guerre ont réveillé dans
* Je possède une autre version, plus détaillée, de cette charmante scène racontée par le général de Trobriand et donnée par M . Emile Montégut dans ses pages sur Auxerre (Souvenirs de Bourgogne)*
mon oœar le feu sacré qai y couve toujours pour notre belle France. Je combattrais pour elle aujourd'hui avec le fanatisme que vous m'avez connu. Oui, mon cher ami, je sens que je mourrai heureux s'il m'est réservé d'enrichir mes dernières années par de nouveaux et glorieux services, en conduisant au combat notre nouvelle France, si remplie de courage et d'élan, à laquelle il ne manque que des hommes capables de prêcher d'exemple.
Pourquoi notre patron (le grand Davout) n'est-il plus là! Adieu, cher, tout à vous de cœur.
Le général de Trobriand.
Les nobles paroles que M. Challe m'envoyait d'Anxerre le 9 avril 1879, doivent suivre la lettre de mon vieil ami, les cœurs bien trempés trouvent seuls de telles paroles.
Cette lettre du général de Trobriand à M. Bonneville, ancien commissaire des guerres, attaché à Tétat-major du maréchal, est de 1840. Des bruits de guerre engageaient le général à redemander du service. Le feu sacré du dévouement à la France que les leçons et les exemples de son illustre chef avaient dès longtemps allumé dans son cœur y éclate, et aussi ce cri, que nous avons tant de fois répété en 1870 : Pourquoi rC est-il plus là/