‹ Le maréchal DavoutChapitre 47 sur 52 · IV · texte numérisé non relu

IV

enfin : « Les Chambres s'occupaient d*une constitution sans savoir quand et à qui elle servirait et envoyaient des députés au camp des étrangers pour y demander tout autre souverain qu'un prince de la maison de Bourbon. On regardait si peu à ce qui se passait à Troyes qu'on ne savait môme pas que le Roi y fût arrivé, et déjà il était aux portes de la capitale qu'on le croyait encore à Gand, continuant à distance son règne nominal dé vingt ans. Fouché seul était dans le secret. Dès les premiers jours du retour de l'Empereur, il avait jugé que ce retour ne finissait rien et ouvrait seulement une chance dont l'issue était douteuse. Dès lors, il avait tendu ses rets dans les deux camps ». Constatons bien cette parole : Fouché seul était dans le secret. Ceci est net, et il est bon d'ajouter que jamais' le spirituel écrivain ne perd une occasion de dire du mal de qui que ce soit, fût-ce de lui-même.

Bien entendu, j'interrogeai mon vieil ami de Trobriand, et voici sa réponse : « Appelé par le maréchal en 1815, je fus par lui chargé d'aller à Bourges faire arborer le drapeau blanc et accepter la cocarde blanche par le 7* régiment de hussards dont je devais prendre le commandement. Il savait toute la difficulté d'une telle mission et ne me la dissimula point. Trouvant mon maréchal sombre, triste^ je ne voulais pas le quitter; mais il n'admettait pas que l'on discutât ses ordres, fût-ce par dévouement, et je dus partir. Je n'ai donc rien su : seulement, plus do cent fois à Savigny et pendant sa maladie, je l'ai entendu parler de Fouché avec mépris et colère. Il répétait alors : « Comment ai-je pu me laisser jouer par un pareil homme I »

Ces simples mots trahissent l'indignation d'une âme noble qui ne se pardonne pas d'avoir eu foi en un traître,

et nous semblent en parfaite concordance avec les Mémoires de M. Beugnot et la note de M. Clément; mais un livre publié à Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, nous a livré le mot de Ténigme. Campagne ^e 1 81 5, opérations militaires en France et en Belgique^ tel est le titre de ce volume écrit sous l'inspiration de TEmpereur, sinon sous sa dictée, et il ne donne pas même à entendre que Davout ait pu trahir. Page 157, il le dit incapable et se garde bien d*avouer que cet incapable, en conseillant à Napoléon de proroger les Chambres, lui ouvrait la seule porte de salut !

Même tout-puissant. Napoléon aimait à rejeter sur autrui le poids de ses fautes et certainement à Sainte - Hélène il lui plaisait encore d'entendre le général Gourgaud déclarer Davout au - dessous de sa tâche : // laisse approcher l'ennemi, , il ne prend aucune résolution l II n'avait pas 'la confiance de farmée! Davout, ce semble, a triomphalement prouvé le contraire sur la Loire ! Nous userons cependant facilement d'indulgence envers le général Gourgaud, car les flatteurs de Texil, s'ils peuvent nuire à la gloire et à l'esprit de conduite des exilés, ont du moins une certaine noblesse. Ce sont les flatteurs de l'exil qui, se souvenant de la jalousie de l'Empereur en 1812, ont su trouver cette accusation : «Le maréchal Davout n'avait ni assez d'habitude de la grande guerre, ni assez la confiance des soldats et du peuple, pour trouver des ressources proportionnées à de telles circonstances. » L'homme qui, àEylau, à Auerstaëdt, àXhann, à Eckmûhl, avait sauvé l'armée et l'Empereur, n'ayant pas l'habitude de la grande guen^e 1/ Vhomme, qui, de pauvres recrues de vingt ans, en 1813, avait fait un corps solide capable de tenir treize mois dans Hambourg en travaillant jour et

nuit; rhomme qui avait brâvé rennemi dont il était enveloppé, la glace et Thiver, improvisant des ressources dans une ville assiégée, devenu tout à coup incapable d'en évoquer au cœur de la France, c'est incroyable î Nous doutons de notre esprit : sans doute il comprend mal, et cependant cela est écrit ! Il est vrai que le général, quelques pages plus loin, se dément lui-même en disant : « On ne peut reprocher ni à l'Empereur, ni au ministère^ ni à la nation, aucun retard ; tout se fit comme par enchantement. »

Au travers de ces blâmes injustes, j'ai su découvrir l'énigme de cette parole si souvent répétée à son fidèle aide de camp : a M'ôtre laissé endormir par Fouché I (Quelquefois le mot tt*omper remplaçait celui d'endormir.) Je ne me le pardonnerai jamais. »

En occupait le prince d'Eckmûhl de Paris et à Paris, le duc d'Otrante s'emparait de l'attention du maréchal, la retenait fixée sur un but faux et empêchait le grand soldat de s'élancer vers l'ennemi et de le battre afin de sauver la capitale. Là fut son tort et sa grande faute/ Grouchy ne pouvait suffire à une telle tâche.

Davout se trompa avec Gamot et fut trompé par Fouché, comme Carnot lui-même. A l'heure où le maréchal proposa de livrer bataille sous les murs de Paris, il était trop tard, comme il était trop tard pour dissoudre les Chambres quand Napoléon se reprit à le vouloir. Le plus grand, le plus intelligent des hommes est sujet à l'erreur, parce qu'il participe de cette humanité misérable que le meilleur d'entre nous traîne plus ou moins lourdement I L'Empereur n'a-t-il pas perdu l'empire à Waterloo pour avoir donné au maréchal Ney un commandement que le brillant soldat ne pouvait soutenir? Page 112, le général Gourgaud dit : « Une des fautes

que TEmpereur se reproche est celle d'avoir employé ce maréchal, ou au moins de lui avoir donné un commandement important. D N'était-ce pas le moment de regretter de n'avoir pas consenti à donner au maréchal Davout le commandement actif qu'il avait sollicité avec tant d'insistance ? Hélas 1 Napoléon était homme et le froissement jaloux de 1813 habitait toujours son cœur.

Le général déclare la convention honteuse, ne stipulant rien pour Va9*mée! Gela est notoirement faux, et la campagne de la Loire restera comme une des plus nobles pages de la vie du maréchal.

On lit avec passion des drames inventés ; quel terrible drame que cet écroulement de 1815 ! Le héros ennemi ne manque même point ; le rapport du prince Bernard de Saxe-Weimar est simple et bon à le faire aimer, fût-ce d'un cœur français. L'adieu de Napoléon à ses soldats est superbe : « C'est la patrie surtout (\\xq vous serviez en m'obéissant ! » Ah 1 voilà pourquoi le maréchal Davout l'a si bien servi et quand même si longtemps aimé ! La protestation de Napoléon à bord du Bellérophon restera comme un éternel soufflet à la joue de l'Angleterre.

Vieille terre d'Albion, ne nous reprochez rien, car votre histoire, elle aussi, a ses pages noires !

Avant de lire les Métnoires du maréchal de Grouchy, publiés par le petit-fils du marquis de Grouchy, nous ne connaissions que deux amours frappés d'aveuglement : l'AmoMr, de temps immémorial, dépeint un bandeau sur les yeux ; et enfin le perfide, le décevant amour do soi-même. M. le marquis de Grouchy nous en a révélé un troisième infiniment plus respectable : l'amour du petit-fils pour son grand'père.

Avec un dévouement absolu, M. de Grouchy nous peint en pied une figure de petite dimension et une

personnalité si profondément entichée d'elle-même qu'elle dispense les lecteurs de toute admirative sympathie. Les bulletins de Grouchy ne parlent que de lui ou de ses hauts faits.

EnécriTant ses rapports, il insiste surtout sur l'état de sa santé, et si, d'aventure, la moindre chute de cheval lui survient devant Tennemi, cette malencontreuse chute occupera les deux tiers du pâle bulletin ' I Cependant les efforts de Tamour ne sauraient être stériles et nous nous hâtons d'avouer qu'auprès de nous, du moins, M. le marquis de Grouchy a gagné le procès de son grand'père à propos de la bataille de Waterloo. Nous demeurons tristement convaincue des fautes de Napoléon sur ce dernier champ de bataille, non moins que pénétrée de la servile obéissance de Grouchy aux ordres de TEmpereur. Ce maréchal des heures d'agonie du premier Empire \ toujours tendrement soucieux de sa précieuse personne, bien résolu à ne se point faire tancer par

* L« :Î3 f^vrî^r 1807, le général de Orouchy, en rendant compte d« U KataiUe de Prea«s-Eylau, s'arrête, en toute longueur de tesi^«. a racv^QCer s«>q propre accident, page 298 :

« lVui5 vvtte charge, mon cheral a été tué, et je me suis cruelletu ^ -.*.'. :rv^uY<f t*roi»se et tellemenl engagé sous lui que j'ai été longt^ct^^j» $aa^ p<.^ttTv>ir me débarrasser: mais un de mes aides de camp ittX^tiui: vK>aue sv>n cheral au risque d'être haché par Tennemi qui ttou« '.jilouuaic, j'ai reformé la seconde brigade et Tai portée au $i.^uea d^ la («r^mt^r« que la supériorité de Tennemi obligeait à

l A ^vr»<vi:ijilue vtu maréchal Grouchy tient autant de place dans 4#« ra^ivrt» que ta (personnalité du prince d'Eckmûhl en occupe 1^ ^tML te« «iens : la lectur^^ comparée de ces pièces nous MuaMe Ue aatiuv a éclairer l'esprit le moins cUirrojant sur la dl0fe«yflKV de trempe morale de ces deux hommes.

< U# ^ettervftl de itf>>uchy fut promu à la dignité de maréchal de PMdM^ W IT ami 1^1 3. Le prince d'Eckmûhl, alors ministre de

(pwgfew W lui aattooce avec la plus gracieuse courtoisie.

l'Empereur comme l'illustre Ncy, en dépit de Gérard, de Yandamme, en dépit de l'éloquence du canon, s'obstine à suivre les instructions tardives de Napoléon ; à la rigueur, cela pouvait être son devoir et il serait vraiment injuste de reprocher au maréchal Grouchy de n'avoir point eu un éclair de génie propre à sauver la situation, puisqu'il est, hélas I trop prouvé que Grouchy n'avait point de génie.

Le procès de Waterloo, nous le répétons, est en partie gagné. Il est facile de voir que le maréchal Grouchy, en développant son plan de bataille, tient à insinuer que, commandant en chef, il eût battu Wellington et Blucher, aussi bien que sauvé la France en 1815, s'il eût daigné (malheureusement ses principes le lui interdisaient 1) s'insurger contre le ministre de la guerre et prendre sa place I Si les Mémoires du maréchal Grouchy se bornaient à un aussi singulier déploiement de vanité, nous répéterions en souriant la formule doucement sceptique de la philosophie italienne : Cosa humana^ et nous nous hâterions d'abandonner les lourds feuillets à leur pâle destinée... Mais nous avons avec eux un compte à régler !

Que M. le marquis de Grouchy ait publié quatre volumes pour affermir ses patients lecteurs dans la profonde croyance que M. Emmanuel de Grouchy, maréchal de par ses boutades, de par ses refus d'obéissance au maréchal duc d'Albuféra, était le plus susceptible, le plus personnel, le plus désagréable, le plus vaniteux des petits hommes ayant la manie de la grandeur, ceci ne nous regardant en rien, nous plaindrions en passant Moncey qui lui écrit ' la lettre la plus remplie de dé-

» Voir tome II, pages 399, 400 et 401.

goût et de lassitude au sujet de ses perpétuelles plaintes; nous admirerions la gracieuse courtoisie de M. le duc d'AIbuféra, ne tutoyant qu'une seule fois Grouchy dans QOe lettre exquise, datée du 13 avril 1815, pour rendre moins dur un rappel à Tordre trop mérité * ; nous remarquerions encore que, dès sa jeunesse, Grouchy avait trouvé moyen de se brouiller avec le général Hoche, le plus aimable des hommes; nous lui laisserions insinuer, page 384 du quatrième volume, que le major général Soult a trahi ; nous lui permettrions de dire : Vandamme abandonna son corps d^ armée en pleine retraite y afin d'entrer seul dans Namur, pour visiter, selon sa coutume y le trésor et les caisses publiques, tout en remarquant qu'il y a beaucoup... de diplomatie, après avoir ainsi parlé d'un homme, à le traiter de « mon cher général » et à le combler de compliments. Tout ceci ne nous important qu'à titre d'observatrice, nous garderions le silence, mais la façon dont le maréchal Grouchy ose parler du maréchal Davout nous parait vraiment trop outrecuidante. Entre ces deux commandants d'armée, il y a cependant de telles distances que peut-être suffirait-il de hausser les épaules et de constater la solide envie qui a dû pendant de longues années ronger ce petit cœur, si l'expérience ne démontrait trop que la calomnie, non démentie, plaît aux mauvais qui se hâtent de la répandre et de la faire accepter par les naïfs.

La première énormité contre le maréchal Davout se rencontre dans le troisième volume,, pages 247» 248 et 249. Très heureusement, toute personne habituée à lire et capable de comprendre ce qu'elle lit, ne tarde

1 Tome III, pages 385 et 386.

guère à reconnaître que Grouchy prête à l'Empereur, à propos de Davout, sa lourde et pâteuse phraséologie. Rien ne ressemble plus à Grouchy et moins à Napoléon que cette tirade contre la cruauté de Davout et son intolérable façon de comprendre le service. Grouchy dément d'ailleurs page 299 cette fable « des instructions secrètes de Davout portées par lut à Napoléon et déchirées avec indignation par l'Empereur», en parlant des ordres directs qu'il reçoit et discute. Le noble maréchal ne consent à obéir » qu'après avoir reçu la promesse formelle de Napoléon que M^ le duc d'Angoulême ne court aucun danger. »

Grouchy nous semble étrangement soucieux de la famille de Bourbon, pour un homme qui avait tant rêvé « oreilles d'Artois et massacre des Vendéens » ; un esprit infiniment moins soupçonneux que celui de Napoléon, en voyant le maréchal Grouchy s'attarder à tous les tournants du chemin afin de donner le temps à M^' le duc d'Angoulême de s'échapper, pouvait réellement se souvenir du tout petit serment prêté au roi Louis XVIII par Grouchy, et nous comprenons renvoi de l'aide de camp chargé de surveiller ses mouvements, autant que nous nous étonnons de la conduite de Grouchy, alors que le père et l'époux dépossédé avait daigné confier à son lieutenant combien il tenait à la capture du prince, afin de l'échanger contre Marie-Louise. N'était-ce point commettre un attentat contre son maître actuel et contre la France que de chercher à faire évader un otage aussi précieux? Chacun a sa conscience ; pour mon compte, je préfère la conscience de Davout à celle de Grouchy. Nous engageons d'ailleurs les curieux à lire la surprenante conversation de Grouchy et de l'empereur Napoléon,

s'engageant, interrogé par son lieutenant, à ne pas recommencer Phùitoire du duc d'Enghten vÎM-vis du due d'Angouiême; et, s'ils sont convertis à Tadmiration do caractère de Groachy, nous aurons la joie de saluer une deuxième fois de précieux lecteurs appartenante la race vraiment rare des lecteurs des journaux de 1870, admettant, avec une touchante reconnaissance, Venirée triomphale dans nos murs d'une bande de boeufs patriotes s'étant échappés, avec autant d'adresse que de vaillance, des mains des Prussiens, afin de venir tout tendrement s'offrir en holocauste aux estomacs singulièrement délabrés des défenseurs de la capitale de la France. Ce récit fantastique était au moins amusant et je n*en saurais dire autant des Mémoires du maréchal de Grouchy.

Mais, pour revenir à la partie de ces Mémoires qui nous touche, nous commencerons par remercier le maréchal de Grouchy de nous avouer comment, à force de menées secrètes et par les paroles ambiguës de son porte-voix, M. Thibaudeau, il a arraché du cœur du prince d'Eckmûhl le beau cri d'indignation dont M. Clément a bien voulu nous léguer le souvenir, et auquel la Chambre entière (moins sans doute M. Thibaudeau) répondit par une protestation et un applaudissement. L^inimitié de M. de Grouchy remonte peutêtre à Eckmiihl, le long bulletin consacré à ses hauts faits ne mentionnant pas môme le maréchal Davout. Chacun pour soi et Dieu pour tous/ Passons donc!... Passons encore sur la déplorable faiblesse de Davout en Russie, Le général Berthczène, M. le comte de Ségur et vingt autres ont par avance défendu le prince d'Eckmiihl contro ces petits coups de griffe de chat; nous donnons d'ailleurs ici une lettre du maréchal Grouchv, trouvée dans nos archives, qui prouve, ce semble, que

Tancien garde du corps ne rangeait point alors le sauveur de Tarmée française à Auerstaedt, à Eylau, à Thann, à Ëckmiihl, au nombre de ces lieutenants de l'Empereur ne brillant que d'un éclat d'emprunt à ses victorieuses combinaisons. On nous rendra la justice de croire que nous livrons la phrase de Grouchy telle qu'il Ta écrite. Voici maintenant sa lettre, et, sans la juger, nous dirons que, adressée au prince d'Eckmiihl vivant, elle défend par avance le maréchal Davout mort contre Grouchy vivant :

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