IV
et le maréchal, justement jaloux de maintenir les droits de la hiérarchie et de la discipline en sa personne, adressa au général une lettre que nous avons donnée dans un précédent volume, affirmant de la façon la plus nette que le général se soumettrait aux règles établies ou qu'il cesserait, lui, d'être ministre *.
Nous ne résistons pas à donner un rapport du prince d'Eckmiihl, adressé à l'Empereur, en lui envoyant deux notes du baron de La Salha, devenu l'ennemi de la Prusse après avoir voulu assassiner Napoléon. Ce qu'il dit de Stein, chef des démocrates, quoiquHl semble dévoué à la dynastie prussienne, a un réel intérêt. Le maréchal, avec son esprit d'observation ordinaire, indique tout ce qui mérite d*attirer l'attention en ces deux longues notes :
RAPPORT A l'empereur
Le 30 mai 1815.
Sire,
J'ai Thon neuf de rendre compte à Votre Majesté qu'un certain baron de La Sabla, gentilhomme saxon, vient de m'être envoyé par le général Yandamme. Cet individu, le même qui a déjà voulu attenter une fois aux jours de Votre Majeslé, se donne comme entièrement converti à la cause de Votre Majesté, qui est celle de son roi, de sa patrie et de toute la noblesse saxonne. Votre
* Voir à TAppendice lettre B.
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Majesté pourra voir dans sa déposition, dont je joins ici copie, comment il prétend avoir été ramené à cette nouvelle façon[de penser ; comment, sur un mol d'un certain M. de Kiesmetter, gentilhomme saxon, qu'il dit fort influent, il s'est déterminé à venir en France et comment il a obtenu des passeports des ministres prussiens Bulow et Hardenberg et du général Gneisenau, en leur annonçant le projet de chercher de nouveau les moyens d'assassiner Votre Majesté. Gomme l'arrivée en France de cet individu, dans les circonstances actuelles, ne me paraît pas suffisamment motivée, je crois devoir informer Votre Majesté de toutes ces circonstances, afin qu'elle puisse donner des ordres à propos de cet individu au ministre de la police, qui le connaît déjà parfaitement. Quelque extraordinaire que sa déposition paraisse, je ne puis me dissimuler qu'elle pourrait être vraie.
11 est porteur d'une boîte contenant de l'argent fulminant. Il prétend que le général Gneisenau * l'avait engagé à eu prendre deux livres, pour s'en servir à produire une très forte explosion, s'il en trouvait l'occasion, mais qu'il n'en a acheté qu'un quarteron, estimant qu'il y en avait assez pour faire connaître à Votre Majesté les moyens qu'on voulait employer contre elle, et pour lui montrer la facilité avec laquelle cette poudre, que l'on regardait comme d'un transport dangereux à
^ Bien entendu, le maréchal néglige de faire connaître (|ue, après TEmpereur, lui-même prince d'Eckmûhl, Regnaud de Saint-Jeand*Angely, puis Fouché sont condamnés à mort par la Prusse ou du moins par les conseillers de ce royaume, qui ne songent plus à rétablir les Bourbons. La Prusse, au contraire, préférerait pour les Français un gouvernement libéral. L'histoire se répète autant que certains conteurs : la politique a peu de formules nouvelles !
cause de la facilité à s'enflammer, peut être aisément transportée partout au moyen d'une préparation fort simple.
Ce qui me paraît le plus vraisemblable dans sa déposition, c'est qu'il assure que l'article du Afom'teur, qui rendait compte que des officiers saxons avaient bu à la santé de Votre Majesté, en a fait arrêter plusieurs.
Vainement et de mille façons le maréchal minisire de la guerre témoignait par ses actes, de son zèle et de son dévouement à la France et à l'Empereur: il n'y a pas de tort qui ne s'expie un jour ou l'autre. L'Empereur ne pouvait oublier que son esprit malade avait choisi le maréchal Davout pour victime depuis la fatale année 1812, et peut-être n'avait-il point assez de grandeur morale, en dépit de tout son génie, pour comprendre que le prince d'Eckmtihl aimait trop passionnément la France pour songer à ses rancunes en un pareil moment, ou pour croire qu'il demeurât prêt à se dévouer à lui comme par le passé tant qu'il marcherait avec le pays.
Une première faute do l'Empereur fut de refuser un commandement actif au prince d'Eckmiihl dans l'armée de défense qu'il tenait à nos frontières*. Peut-être redoutait-il le voisinage d'un habile capitaine qui avait trop prouvé qu'il ne savait pas taire sa pensée; eu tous cas, il s'obstina à le laisser à Paris comme ministre de la guerre, et n'écouta aucune
* Voir à l'Appendice lettre C.
des objections du maréchal sur les choix qu'il faisait. L'habitude du pouvoir aveugle et ne permet plus d'apprécier que les flatteurs.
Après le désastre de Waterloo, que la présence du prince d'Eckmiihl aurait peut-être prévenu, le ministre de la guerre, averti par ses agents de l'arrivée secrète de l'Empereur à Paris, courut à l'Elysée et trouva Napoléon au bain, faible et abattu par la mauvaise fortune, parlant beaucoup de sa santé, de sa fatigue. C'était vraiment là un homme nouveau, inconnu au maréchal. Napoléon, ne croyant plus ni en lui-même ni en personne, se montrait incertain, indécis. Le prince d'Eckjniihl chercha à réveiller Napoléon de cette fatale inertie; il lui conseilla de gagner de vitesse ses ennemis, de casser à l'heure même les Chambres, lui répondant d'avoir réuni assez de soldats avant le soir pour appuyer ses résolutions. Le but du maréchal, en parlant ainsi, était de sauver le pays d'une seconde invasion ; mais, l'abdication signée, ce que le maréchal avait entrevu de l'état moral de l'Empereur hii fit comprendre que le rôle de Napoléon était fini, puisqu'il s'abandonnait et se trahissait lui-même. Revenir sur une telle résolution était impossible : on ne retrouve jamais ni l'heure ni le jour d'agir, quand on a laissé s'envoler l'occasion.
Patriote avant d'être impérialiste, le maréchal Davout ne devait ni ne pouvait sacrifier la France à
un aveugle amour pour un homme qui avait, d'ailleurs, rendu tous les eiTorts inutiles en abdiquant. C'était désormais envers le pays que le prince d'Eckmiihl se regardait comme responsable. Il lui restait personnellement un grand devoir à remplir : comme ministre de la guerre, seul il pouvait sauver les glorieux débris de nos armées et les mettre en état de discuter du moins les conditions que les étrangers apportaient à la France. Tandis que le maréchal Davout luttait pour calmer Tarmée de la Loire et pour la tenir en main, afin d'être prêt à tout événement, rhabile et perfide adorateur du succès, le prince de Talleyrand condamnait Tesprit militaire dans une note diplomatique trop oubliée \
Que pouvait contre Thabile diplomate, en communion d'idées avec les puissances étrangères, une énergique volonté que personne ne secondait?
Le prince d'Eckmuhl craignait passionnément de voir les déchirements d'une guerre civile s'ajouter aux autres déchirements de son adorée patrie, et il sut tout sacrifier à cette pensée ; c'est encore là sa plus belle gloire.
Nous avons lu avec bonheur un livre trop peu connu : La Vérité sur les Cent- Jours, par le prince Lucien Bonaparte. Cette œuvre est tout à fait digne
* Note envoyée par le prince de Talleyrand, président du conseil des ministres de Louis XVIII, aux ministres des puissances alliées, le 31 juillet 1815.
d'estime par rélévation des considérations et des pensées qu'on y rencontre. Celui qui avait refusé un trône de la fortune de son frère est bienvenu à le défendre dans Tinfortune, et certes le prince Lu* cien n'aurait pas craint de condamner le maréchal Davout, s'il l'eût jugé coupable, même d'incapacité. Il fait, au contraire, allusion aux ressources dénon* cées par le ministre de la guerre et à son opinion sur la possibilité d'arrêter l'ennemi, de défendre Paris, de façon à confirmer la note de M. Clément. Ce petit livre, nous le répétons, est un document remarquable. Il honore celui qui l'a écrit et disculpe ceux qu'il n'attaque point.
Les bonapartistes fanatiques ont reproché au prince d'Ëckmtihl de n'avoir pas assez regretté Napoléon. Certes le maréchal avait beaucoup aimé TEmpereur, lui avait beaucoup pardonné ; mais son premier amour avait appartenu à la France et à la liberté. Au fond des prisons où il avait suivi sa mère, arrêtée comme noble et suspecte, il n'avait pas voulu désespérer de la libellé, et j'ai souvent entendu raconter par de vieux amis de mon père que, dans lesecretdeTintimité, Davout reprochait à Napoléon de trop comprimer les esprits. Ses dépêches, ses lettres de Pologne, révèlent avec éloquence qu'un gouvernement sagement constitutionnel était l'idéal souhaité par ce prétendu partisan de la force brutale.
io2 LE MARÉCHAL DAVOUT.
Peut-ôtre, — ceci est une pure supposition, je le déclare formellement, — sentant toute liberté désormais impossible avec Napoléon aigri, diminué, hostile non seulement à l'étranger, mais à une grande partie de la nation, le maréchal tourna-t-il un regard d'espérance vers le rétablissement du roi Louis XVIII, qu'il n'aimait aucunement, mais dont il estimait très haut le bon sens et l'esprit.
Il s'est trouvé des écrivains distingués qui n'ont pas hésité à déclarer que le prince d'Eckmiihl, tremblant pour ses titres et sa fortune, avait agi de façon à les sauver rla vie entière du maréchal proteste contre des accusations si basses. Les grandeurs n'éblouissent que ceux qui ne les méritent pas. 11 y a des âmes nobles de trempe commode race, qu'aucun titre ne saurait grandir, bien qu'elles puissent justement regarder ceux qu'elles ont conquis comme le glorieux témoignage des services rendus. N'avonsnous pas vu le maréchal, en recevant le brevet de la principauté d'Eckmiihl, répondre froidement : a A quoi bon me faire prince?... J'étais déjà duc t »
Entraînée par ce récit, nous avons devancé les événements ; mais nous tenons à dire que, si l'Empereur se multipliait, l'activité de son ministre de la guerre n'est pas moins incompréhensible, sans manquer jamais de rester claire et nette dans toutes ses manifestations. Nous essayerons donc de donner
une idée de Teffrayant travail auquel se livrait le prince d'Eckmuhl ; il pense à tout, il cherche à porter remède à tout*! Nous commencerons par transcrire un brouillon inachevé de la main même du maréchal, trouvé dans ses papiers, et qui nous semble bon à connaître :
* Non seulement le prince d^Ëckmûhl avait à lutter contre les choses, contre les lassitudes, contre les difficultés de tous genres, mais encore contre ses propres collègues. La lettre que voici adressée au ministre de la police, prouve triomphalement, ce semble, que Fouché, dès l'origine acquis à d'autres combinaisons politiques, entravait sournoisement les mesures de défense prises par le ministre de la guerre.