‹ Le Maréchal Davout, Prince d'EckmühlChapitre 13 sur 63 · A MONSIEUR LE MARÉCHAL DUC DE REGGIO · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARÉCHAL DUC DE REGGIO

Brünii, le 18 août.

J’ai reçu, mon clier Maréchal, tes félicitations sur le nouveau témoignage de bienveillance que vient de m’accorder noire souverain.

Je te remercie de la part que tu y prends, et je te prie de croire que j’ai appris aussi avec une bien vive satisfaction que tu étais nommé duc de Reggio. Reçois aussi mes félicitations et crois à mon sincère attachement.

Duc n’AUERSTAKDT.

La foule maudit rinstninient qui la frappe, sans remonter jusqu’à la volonté ipii fait agir l’instrument. Les espiâts d’élite seuls savent rendre à (jésar ce qui appartient à César. Le comte Zaluski et le comte Lélix Potocki avaient compris combien le cœur et combien l’esprit jiolitiijue du maréchal Davout soutiraient des mesures dangereuses commandées par l’Empereur contre la Pologne, mesures <|ue son lieutenant faisait à son vif regret exécuter, tout en portant le poids des rancunes.

Avant d’analyser une correspondance d’un grand intérêt échangée entre le comte Potocki et le duc d Auerstaëdt , nous donnerons cojiie du brouillon d’une lelire adressée par le comte Potocki à celui

(jue Zaluski appelle justement : l’ami de la Pologne.

Lisons d’abord, dans le second volume du Maréchal Dnvoui raconté par les siens et par lui-même, page 32G , ce passage d'une lettre, adressée à la maréchale :

Il y a eu dans la cour du château un combat qui prouve la supériorité des Polonais sur les Autrichiens. Un parti de douze lanciers polonais a surpris MO hussards autrichiens, en a blessé une trentaine et s’est retiré dans le meilleur ordre emmenimt quelques prisonniers et avec une perle de deux hommes. Cette nation a déployé dans cette circonstance un esprit qui ne peut <lu’ajouter à l’estime qu’elle commande pour l’histoire. Toutes les classes sont animées du même esprit et les Français seraient sans honneur s’ils ne l'aisaient pas l’impossible pour ces braves alliés.

Les Mémoires du général Berthezène nous moutreul le marécbal ne roulant pas êb-e sans honneur, et protégeant à Vienne la députation polonaise coidi e Napoléon.

Les Russes ne seraient jamais venus en France si, en 1808, et encore en 1812, l’Empereur eût daigné écouter cette parole souvent répétée par Davout: « Une alliée vaut mieux qiCune esclave. »

La Pologne libre et forte, énergiquement reconstituée, au lieu de tomber avec nous nous eût sauvés.

COHHESI'ONDANGE INEDITE

En vérité, le comte Potocki avait raison d’écrire la lettre (]ue voici.

A MONSIEUR LE MARÉCHAL d’eMPIRE DXVOUST, DUC d’aUERSTAEDT

Monsieur le Maréchal,

J’ai eu riionnenr do vous adresser plusieurs lettres, et nommément une de Mansanarès dans la Manche, en date du lo avril.

Je vous ai détaiüé, dans cette dernière lettre, l’amertume de notre position sous tous les rapports, en sorte que vous ne vous étonnerez pas, monsieur le .Maréchal, delà détermination détinitive (pie j’ai prise de (piitter le service.

J’ai adressé ma demande à S. M. l’Empereur, par la voye de S. E. le Ministre de la guerre.

Foi/s êtes le seul en're vos eoinputriofcs, monsieur le Maréchal, à l'opinion duijnel je tienne ; aussi j’ai à cœur .

La lettre du colonel Polonais s’arrête malheureusement là. Les Mémoires du comte Zaluski e.xpliipient ce découragement en racontant , avec un terrible accent de vérité, comment les régiments polonais, en Espagne, toujours envoyés au péril, étaient dépouillés de riiomu'ur au prolit des divisions frampiises, (|ui avaient assez de gloire pour n’en pas priver les autres.

Le comte Potocki, sans doute par les conseils du maréchal, ne donna [las sa démission. C’est à

LE MAUECHAL DAVOl'T

lui qu'il (lépeiut l'état tlo misère où se trouve son régiment, sans solde, sans vêtements, en quittant. l'Espagne. Nous trouvons encore ime série de rapports sur la situation de la Pologne, sur ce qui serait à faire pour la relever , qui n’est pas l’œuvre d'un esprit ordinaire. Le comte sait voir, sait observer, et il a des idées. Les fautes commises par le gouvernement, constitué trop imparfaitement, le désolent, et il en parle au maréchal, qui, dans le même temps, ne pouvant suivre ses idées, ni remédier à rien, écrit à la maréchale : « Depuis un mois j’éprouve beaucoup moins de contrariétés. C’est malgré cela un rude métier, bien peu dans mes goûts. » Page 312, nous lisons. « Mes occupations sont toujours bien ennuyeuses et bien discordantes aA'ec mes goûts; mais dans cette circonstance comme dans toutes je ne consulterai que ce que me prescrit le service de l’Empereur. »

Servitude et grandeur militaire d’Alfred de Vigny est un beau livre, auquel tout vrai soldat, à une heure donnée, ajoute quelques pages écrites avec le sang de son cœur.

En Pologne et en Russie, le prince d'Eckmühl a rongé un dur frein sans chercher à s’y dérober; mais, page 313 du volume déjà cité, on le voit pour ainsi dire sourire à l’idée de la disgrâce : « Je n’en éprouverais aucun mécontentement ne l'ayant

pas méritée, et mon bonheur particulier en serait peut-être plus certain, b

Les ambitieux feraient sap^ement de méditer cette pape d’une pbilosopbie si douce et si haute. 11 nous faut revenir au colonel Potocki et à ses rernaiTpiables rapports : le premier il observe les mouvements soipneusement dissimulés de la Russie, et il renseipne admirablement le maréchal, qui ne cesse de l'interroger.

L’ordre du maréchal pour indicjuer la façon d’orpaniser une garde du pays est admirable; il dit n’avoir pas le règlement de la garde-nationale, afin, libre de gauches entraves, de former un corps capable de servirai! lieu de nuire.

Le défaut d’espace nous contraint à donner seulement une rapide analyse des vingt-si.x lettres et rapports souvent fort détaillés du comte Potocki. Je le regrette, car l’ensemble de ces[)a[)iers donne une haute idée de riiomme qui avait pressenti les espérances du maréchal au sujet de la Pologne, et qui se montre tout à fait digne de travailler à en faire une réalité solide.

Nous donnerons encore la traduction, faite par un ami Polonais, d’un passage du livre intitulé « Obrazy, scènes de la vie des quelrpies dernières gène râlions en Pologne », jiar Jules l-'alkowski.

Le prince Poniatowski s’appliquait lui-même avec le plus grand zèle à faire réaliser à la nouvelle armée

l.E MAKECIIAL DAVOUT

polonaise les progrès nécessaires, passant cha(nie jour (jiielcjues heures à exercer sa division, de manière à ce qu’elle fît bonne figure devant le maréchal Davout. (let illustre capitaine français avait été en effet appelé par l’Empereur à prendre le commandement en chef de toutes les troupes devant avoir leurs quartiers dans le grand duché de Varsovie dont le nombre avait été fixé par Napoléon à 30,000 et en réalité dépassait de beaucoup ce chiffre. Davout eut en tout sous ses ordresjusqu’à (50,000 hommes que le grand-duché dut nourrir à ses frais pendant toute une année, tout en fournissant à l’entretien complet de 37,000 soldats composant son propre contingent. Le 16 août 1808, Davout arriva à Varsovie et se mit bientôt en devoir de passer en revue les trois anciennes légions polonaises, converties en divisions .

Le Maréchal commença son inspection par la division du prince Joseph, dont l’état-major se trouvait à Varsovie. La bonne tenue, la discipline et l’air martial qu’il trouva parmi ces troiqjes le surprirent ; il en exprima son étonnement dans l’allocution (ju’il fit aux officiers après avoir terminé sa revue. « Il faut être, dit-il, témoin oculaire d' une armée si rapidement réunie et présentant déjà un as])ect si parfaitement udlitaire pour se convaincre de la véracité des historiens qui nous ont représenté la nation polonaise connue de tous temps vaillante et créée pour le métier des armes. Cette jeune armée a déjà fuit ses preuves, preuves qui la mettent au niveau de ses ancêtres.

Après avoir exposé les devoirs du soldat et de l’officier, il termina par ces paroles pleines d’encouragement : « Cette nation, renaissant de ses cendres, doit

CORRESPONDANCE INÉDITE

faire tous ses efforts pour se rendre digne des vues que le grand empereur mon maître a sur elle, et des destinées qui l'attendent. »

En parlant ainsi, Davont était profonclénieul sincère. Il rêvait en etl'et, lui aussi, à la couronne de Pologne C’est pourquoi il cherchait à se concilier les alfections des Polonais par tous les moyens (pii étaient en son pouvoir, et son pouvoir ne se bornait pas au commandement de l’armée réunie dans le (îrand-Duché. Il fut, non pas ol'liciellement sans doute, mais bien elî'ectivement, gouverneur militaire de ce nouvel état, pendant la première année de son existence. Il représentait l’empereur lui-même, (|ui lui avait contié le contrôle suprême de tous les pouvoirs civils de ce pays en voie d’organisation, afin d’assurer l’exécution hdèle et énergiipie de l’ordre imaginé par lui. Le comte Ostrowski compare la situation assignée au maréchal dans le Grand-Duché aux fonctions d’un précepteur auprès d’un adolescent émancipé en apparence. 11 délinit ainsi qu’il suit les limites du pouvoir et de l’activité de l’illustre guerrier (pie Napoh'îon nous avait laissé en 1807.

Le .Maréchal Davont tenait le rôle d’un gouverneur militaire, ou plutôt d’un vice-roi du grand-duché, avec des pouvoirs très étendus, devant lesipiels tremblaient les autorités locales, voire les Franvais euxmêmes demeurés parmi nous. Bien ipi’il nous rappelât par sa présence ipio notre indépendance était encore à coinpiérir, bien (jue ce fiit lui ([ui gouvernât eu r('*alité par l’entremise des magistratures nationales et qu’il

t, Villemain, 5oi/('e/uV.î, p. 171.

exerçât son innueiicc sur toutes les branches de l’administration, néanmoins, par son honnêtetébicn connue, la sévérité militaire, l'énergie qui faisaient le fond de son caractère, par la discipline exemplaire qu'il maintint dans l’armée, il contribua beaucoup à établir en peu de temps quelipic ordre dans le pays et il stimula heureusement l’activité du gouvernement.

Le comte Potocki nous a révélé les hésitations, les faiblesses, les fautes de ce gouvernement.

Je n’ai pas voulu interrompre le récit de M. Falkowski , auquel je no saurais d’ailleurs reprocher sans injustice d’avoir cité les paroles d’un Français, d’un grand écrivain, mais d’un liistorien fantaisiste, écoutant plus souvent son caprice ou sa passion politique, que la voix de la A'érité.

J’ai réfuté M. Villemain dans le second volume du Maréchal Davovt raconté par les siens et par lui-même, et je redirai :

Non 1 le maréchal ne désirait point devenir roi de Pologne ; mais son bon sens et le véritable esprit politique lui faisaient vouloir une Pologne libre et forte, boulevard de l’Europe latine contre les barbares du Nord, parmi lesquels je comprends les Allemands.

Il y a des âmes si hautes, si désintéressées, (jue ce n’est pas l’allaire de tous de les deviner

CORRESPONDANCE INEDITE

ni (le les comprendre, quelque dose d’esprit, que l’on puisse reucoiilrer parmi le public appelé à juger.

J’oserai ajouter à cette protestation absolument sincère que si le uiarécbal Davoiit fût devenu roi de Pologne, bien des larmes, bien des malbeurs, bien du sang eussent été épargnés au monde, et sans doute à cette beure il y aurait une Pologne. Davont valait au moins Hernadotte.

Le même ami a bien voulu traduire cette [)age de la correspondance de la comtesse Anna Nakwaska avec sa suuir.

Cet liiver sera proliablemcnt très coûteux grâce au luxe (pii règne dans les toilettes. Les soirées sont très fréquentes, sc renouvelant toutes les semaines chez le prince Joseph Poniatowski. On annonce dos bals chez le maréchal Matachowski et chez la comtesse Stanislas Potocka, chez le Ministre de France, M. de Bourgoing, et chez le maréchal Davont, ([ui donne une grande fête mercredi, jour anniver.sairc du couronnement de l’empereur. Demain réception à la cour... Je dois ajouter (pie l’on ne s’amuse guère à toutes ces réunions .

3 décembre. Le bal d’hier .soir, donné par le maiTchal Davont, a été magnifi(pie. 11 eut lieu dans la salle du théâtre disposée comme pour le bal donné par l’arnu'e française ; seulement l’éclairage laissait moins à désirer. Leurs .Majestés prirent d’abord place dans leur loge, avec la Princesse-, la fête a été commencée, en effet, [lar une représentation théâtrale adaptée à la circonstance. Tous les r()les étaient tenus par des personnes de la .société.

Parmi les femmes, M'"" Gicliocka,M"''Zajaccket la femme <Ui colonel commandant la place, M‘"° Target.

Les danses commencèrent ensuite, ouvertes par un ([uadrille où le maréchal Davont dansa avec la Princesse royale. La foule était énorme, surtout aux abords du souper, (jui ne justifiait d'ailleurs pas cet empressement.

Cette note de critiijue doit être exacte. La table du maréchal, le moins gourmand des hommes, était dos plus frugales ; ma mère m’a plusieurs fois raconté comment les ofliciers de rétat-major se réjouissaient de son arrivée par 1 1 pensée qu’il y aurait un dessert et que le repas se prolongerait au delà des dix minutes ou du quart d’heure réglementaire. A Paris encore, le prince d’Eckmühl en sortant de la chambre des pairs ou de quelque réunion, rentrait assez tard en annonçant à la maréchale quatre ou cinq convives et répondait à ses justes plaintes de maîtresse de maison: « que l’on fasse une omelette ».

Avant de continuer la transcription de ces lettres anecdotiques, nous croyons devoir donner le billet adressé par le maréclial Davout à la princesse Radziwill, afin de l’inviter àla fête ci-dessus décrite par la comtesse Anna.

Madame,

J’espérais aller moi-même à l’Arcadie pour vous prier de me faire l’honneur d’assister au spectacle qui

COHKESPONDANCE INÉDITE

aura lieu le 14, dans la salle du théâtre polonais et au bal <iue je douuerai le 15 de ce mois, pour célébrer ranuiversaire de mon auguste souverain.

Vous connaissez le désastre (jui , eu m’éloignant de votre voisinage, m’a privé d’avoir l'honneur d’aller vous faire ma cour et vous porter mon invitation

J’espère <pie celle-cy ne vous arrivei’a pas trop tard et ([ue vous voudrez bien (piitter un moment votre campagne pour venir à Varsovie célébrer avec nous la fête de l’empereur Napoléon.

J’ai l’honneur d’être avec respect. Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Le Maréchal (rEm[)ire,

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