INTRODUCTION
Stendhal avait trois fois raison de s'écrier en son histoire de Napoléon : Le maréchal Davout, grand homme auquel on n'a pas encore rendu justice^. Pln^ on vit dans l'intimité du maréchal et plus on s'étonne des calomnies bizarres dont quelques historiens trop légers ont chargé leur conscience. Ainsi le prince d'Eckmiihl a été souvent accusé d'absorber à son profit la gloire des autres ; or, nul au contraire n'aimait autant louer quand il en avait le moindre sujet, et cela dès sa première jeunesse.
i.llj a des destinées vouées à la lutte. Louis Davout, dèsTadolescencBi s*il a rencontré de généreux dévouements, s'est vu méconnu et mal jugé. Le combat contre Tinjustice a pour lui commencé dès Té^ole. L'endroit où l'on a été élevé, plus que l'endroit où Ton est né, semble devoir èire la vraie patrie de l'homme: lemarécbal pensait ainsi puisqu'il avait adopté la ville d'Auxerre. et y avait fondé la collège dont son ancien professeur bénédictin, Dom Laporte, devint le proviseur. M. Challe nous a raconté comment cet excellent religieux lui avait souvent dit que, dès le premier jour où Louis Uavout lui avait été conflé par sa famille, il avait compris qu'il serait un
6 LE MARÉCHAL DAYOUT
Le 26 mars 1793, Louis Davout écrivait aux administrateurs du département de l'Yonne :
« Un de nos frères d'armes emporte avec lui les regrets et l'estime de tout le bataillon, c'est le citoyen Louis-Denys Gouré de Tonnerre, lieutenant à la cinquième compagnie du bataillon. Un boulet de canon nous a privé de cet estimable camarade. Citoyens, nous n'omettrons point ici de parler do la conduite qu'a tenue son frère dans ce malheur. Il est venu se jeter sur le corps qu'il arrosait de ses larmes pendant tout le temps que le bataillon est resté dans la même position, et lorsqu'on l'a averti que l'on était en marche pour en prendre une autre, il s'est levé et a été se mettre à lu tête de sa compagnie et Ta commandée avec une fermeté inouïe. Nous ne ferons aucune réflexion
homme, et comment il s'était attaché à cette nature ardente, génèrease, passionnée, comme on s^attache k un fils : or Taffection gagne Taffection, et sou élève Ta tendrement aimé.
Dom Laporte avait eu à défendre Louis Davout contre quelques inimitiés, et un jour de distribution des prix, celui-ci, ennuyé de ne s'entendre point nommer et le trouvant injuste, s'en fut dans le verger ravager les poiriers et les pommiers des pères qui lui étaient hostiles.
Armé d'un bâton, en Taillant batailleur il frappait d'estoc et de taille, quand il se sentit tout à coup saisi à bras le corps par Dom Laporte, qui lui dit toutessoufSé : « Ah I malheureux, que faites- vous làf... On vous cherche partout pour vous donner le prix de mathématiques et le prix d'anglais. »
Après le couronnement vint le châtiment, que Dom Laporte, qui aimait de Louis Davout jusqu'à ses frasques capricieuses, adoucit de son mieux, et le maréchal paya largement plus tard la dette de IVcolier à Texcellent proviseur du collège d'Auxerre.
COaBESPONDANCE INÉDITE 7
sur cette conduite, qui nous pénètre d'admiration et d'estime. »
Un homme de cœur et d'esprit nous faisait rémarquer, dans le tome IV de la publication de M. de Mazade, la grâce charmante avec laquelle le prince d'Eckmiihl, des environs de Hambourg, écrivait au général Vandamme :
« Faites-moi connaître le point où vous serez de votre personne. Je me porterai sur un autre point pour veiller à l'exécution des ordres que vous aurez donnés et concourir à leur exécution... /^ vous le répète^ je ne serai quun de vos génératuv. »
Quand on songe que c'est le héros d'Auerstaëdt, de Thann, qui parle ainsi, l'esprit s'étonne et le cœur bat plus haut. Cependant écoutez encore le maréchal ajouter, avec une délicatesse peut-être unique : « Ne voyez dans tout ceci qu'une preuve de la plus haute confiance et nullement la pensée de rejeter sur vous la plus petite responsabilité : c'est moi qui commande, aussi est-ce moi qui dois la supporter. »
Je ne sais si je m'abuse, mais cette façon d'agir me semble plus digne d'admiration que le gain de la plus grosse bataille, et je reconnais, après vingt ans, l'àme généreuse du jeune chef de bataillon des volontaires de l'Yonne, seulement plus achevée, plus exquise encore.
Les mémoires du maréchal devaient être pu-
bliés par mon frère, passionné pour la gloire de notre père.^J'ai cherché à le remplacer dans la mesure de mes forces : les lettres suivantes montrent la pensée fidèle de la maréchale et confirment mon assertion.
Le 22 janvier 1881, je recevais les lignes suivantes de mon cousin le baron Auguste d'Avout, qui venait de témoigner moralement de son droit à porter le nom de maréchal, en donnant sa démission de magistrat, afin de ne pas tremper dans une inique mesure d'oppression :
Pont-i-Mousson.
(( Je viens de faire, chère cousine, une découverte à laquelle je m'empresse de vous faire participer. Parmi de nombreux autographes provenantde la succession du général Pelet, mon parent, les deux lettres ci-jointes me sont tombées sous les yeux. J'ai pensé que vous auriez plaisir à les connaître. Toutes deux sont bien caractéristiques et montrent de quel ;soin jaloux la princesse d'Eckmûhl entourait la gloire de l'illustre défunt. Ce sentiment ne vous étonnera pas, chère cousine. »
La première de ces deux lettres est datée du * 25 juillet 183S, et nous en donnerons les passages de nature à intéresser le lecteur.
« J'ai reçu, Général, la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, pour me demander s'il existe en ma possession quelque vue ou dessin de la glorieuse bataille d'Auerstaëdt. Malheureusement je suis encore moins riche
CORRESPONDANCE JNEDITE 9
à cet égard que votre dépôt. Vous savez quel a été le caractère du Maréchal; vous savez qu'ayant consacré toute sa vie à la vraie gloire, il n'attachait peut-être pas assez d'importance aux moyens qui la popularisent sous toutes les formes. C'est ce qui fait que je n'ai jamais eu de tableau représentant aucune des grandes actions où il a pris une part si personnelle et que je n'ai pu en commander moi-même dans la crainte de le surprendre peu agréablement.
(( Mais si le Maréchal dédaignait ce qu'il considérait comme frivole, il n'en était pas de même de ce qui devait servir à l'histoire et à la science de la guerre. Je possède donc un plan fort remarquable de la bataille, indiquant la configuration du terrain et les positions occupées par les combattants aux diiféreutes heures de la journée. Je mettrais très volontiers ce plan à votre disposition. Général, et s'il permettait de reconnaître les lieux dessinés par Bogetli et qu'il fût possible de faire un tableau de la bataille d'Auerstaëdt, je serais bien heureuse, car le maréchal la regardait comme son plus beau titre de gloire, et en cela il était d'accord avec l'empereur qui, au retour de cette mémorable campagne, me félicitant des succès de mon mari, me dit en propres termes : « Votre mari s'est tracé le plus beau chemin à l'immortalité », et il ajouta en se tournant vers le groupe qui était présent : « Tai battu Mêlas en Italie avec des forces inférieures, mais f avais divisé ses corps, et dans toute ma carrière je n'ai jamais eu à combattre contre des forces si supérieures en nombre. »
« Vous remplissez. Général, une bien belle mission, en recueillant ainsi les souvenirs épars d'une si glorieuse époque; le pays vous en aura obligation. Mais, parmi les personnes chez lesquelles au sentiment patriotique
viendra se joindre un sentiment particulier, croyez qu'il n'en est aucune qui apprécie plus que moi vos efforts et qui en éprouve une plus vive reconnaissance. »
La M»« P- d'Eckmûhl.
La Maréchale Princesse d'ëckmûhl a M. le général Pelet,
DIRECTEUR DU DÉPÔT DE LA GUERRB, A PaRIS
(( Permettez-moi, mon cher Général, de profiter des offres obligeantes que vous m'avez faites pour vous demander l'autorisation de puiser à votre précieux dépôt. Voici ce dont il s'agit :
« Je m'occupe, comme vous le savez, à faire mettre en ordre les Mémoires du Maréchal, afin qu'à son retour, qui n'est plus très éloigné, mon fils puisse en commencer immédiatement la publication. J'aurais besoin que vous m'autorisiez à faire copier le journal historique des campagnes du 3* corps en 1806 et 1807, journal adressé au ministère de la guerre par le Maréchal, le 19janvie^l809. Ce travail ayant été remanié plusieurs fois, je tiens à en posséder la rédaction dernière et officielle, et c'est le but de la demande que je vous soumets. Je ne pense pas qu'elle rencontre des obstacles et je compte assez sur votre amitié pour moi et vos sentiments pour la mémoire du Maréchal pour les briser au besoin.
« C'est la personne qui vous remettra ma lettre qui sera chargée du travail de copie. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle mérite toute confiance; un mot suffira pour vous en donner la mesure : elle a été honorée de celle du Maréchal et de sa bienveillance toute particulière*.
i. M. James Gordon.
CORRESPONDANCE INEDITE il
- « J'aurai successivement quelques autres communications à vous demander, mais d'une moindre étendue, je le ferai avec la même confiance. Tout ce qui se rattache à cette grande époque est une espèce de patrimoine national, et c'est encore servir le pays que le mettre en valeur. Il faut bien vivre de souvenirs, quand les événements nous ont condamné à un rôle si différent de celui qu'a joué la génération à laquelle nous appartenons, vous et moi.
(( Je saisis, avec bien du plaisir, cette occasion de vous réitérer, mon cher Général, l'assurance de mes vieux sentiments pour vous, rajeunis par tout ce que j'ai trouvé en vous d'amitié pour moi et de bon vouloir pour tout ce qui me touche. »
La Maréchale Princesse d'EcKMÛHL.
Savigny, le 8 juin 1841.
Ainsi parlait la veuve du maréchal, vingt-cinq ans après avoir perdu l'époux dont le souvenir était pour elle un culte sacré, culte qui était alors partagé par beaucoup.
Le 30 janvier 1881. le respectable bibliothécaire de la ville de Fontainebleau, M. Chennevière, m'écrivait pour me prier de vouloir bien envoyer à la bibliothèque , dont il était le conservateur : « Le Maréchal Davoiit raconté par les nens et par lui-même. » Je copierai selon ma coutume le texte même de la lettre de l'honorable vieillard :
« Voici, Madame, les raisons personnelles qui m'ont enhardi à vous présenter cette demande.
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(( Originaire de Pontoise, J'ai eu, dans ma jeunesse, l'occasion de voir souvent M™' Leclerc, en la demeure qu'elle occupait dans la grande rue.
« Quelques années plus tard, appelé pour donner un renseignement chez Ragon, notaire, j'eus l'honneur de me trouver en tiers avec votre illustre père; et, quoique soixante années se soient depuis écoulées, j'ai encore présent, comme au premier jour, le souvenir de ce grand homme, de sa mise modeste , de sa noble prestance, et surtout de la fermeté de ce regard, que je n'ai jamais oublié I
« A l'un des voyages du Maréchal, une querelle des plus violentes avait éclaté entre deux jeunes gens (dont l'un avait servi), et toute la ville était inquiète des suites de cette rencontre probable. Le Maréchal fit appeler devant lui les deux adversaires et, avec la supériorité do son haut grade, le souvenir de ses grandes actions qu'aucun de nous n'ignorait, par la sagesse et la haute portée de ses pai'oles, il parvint à rapprocher les deux adversaires. Ce fut un beau moment pour notre jeunesse inquiète de voir sortir du salon du Maréchal les deux adversaires se donnant la main ! »
Avant nécessairement remercié M. Chennovière de cotte très intéressante communication , je reçus peu de jours après une nouvelle lettre, dont j'extrais encore ce passage : « Puisque le duel que votre illustre père a empêché a paru vous intéresser, permettez-moi de compléter mon récit par les noms des deux adversaires, MM. Barré et d'Erville, morts tous les deux depuis longtemps. »
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M. Chennevière raconte ensuite comment il y avait à Pontoise, vers 1820, une sorte de club où les jeunes gens se plaisaient à parler des gloires militaires de l'empire. L'un racontait comment le maréchal, dans ses courts instants de résidence à Paris, faisait remplir ses poches de monnaie et rentrait l'ayant distribuée aux pauvres qui se trouvaient sur son chemin, confirmant ainsi les récits de notre chère vieille Laforest, passionnée pour la mémoire de mon père.
M. Villemain, influencé sans doute par des amitiés hostiles au prince d'Eckmiihl, s'est montré peu bienveillant envers lui dans ses Souvenirs. Ce brillant esprit n'était point positivement amoureux de la vérité et ne désirait nullement s'éclairer. La lettre suivante le dit clairement pour qui sait lire et comprendre.
En vérité, Madame, je ne puis trouver assez de remercimentset d'excuses. Une absence de quelques jours a retardé ma réponse et, ce matin même, M. le général de Cissey m'est venu rappeler, de la manière la plus aimable, ce que je ne pouvais oublier, votre lettre que je relisais avec reconnaissance, et sur laquelle je désirais vous donner les explications demandées. Ah! Madame, bien des choses doivent être précieuses dans ces vingt cartons de Hambourg! Mais je possède déjà des pièces historiques de celte époque, par exemple : les discours du premier président de la cour impériale , installée le 15 juillet 1811; le procès-verbal de l'établissement
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du tribunal de commerce dans Hambourg, le 11 février 1813 ; les détails sur Finsurrection du 12 mars 1813. Ce que je souhaiterais, ce sont les autres pièces relatives à Tannée 1813 et 1814 : Tentrée du maréchal dans Hambourg, le 3 mai 1813 ; son amnistie le 15 juin même année, dont il n'excepta que dix personnes (absentes) ; les rigueurs qui suivent cependant *. J'ai la belle et humaine réponse du maréchal, relativement aux moyens de défendre Hambourg sans détruire la ville et ruiner les habitants. Bien des choses sont à recueillir encore sur la reddition tardive de la ville, la sortie en bon ordre des troupes françaises, leur solde exactement payée, leur retour en France.
Certainement, Madame, si j'étais autorisé à venir présenter mes respects à Madame la maréchale et à vous, j'épargnerais de la poussière à vos yeux trop brillants pour s'arrêter sur de vieux papiers. Je serais infiniment honoré de cette confiance, sans en être aussi digne que M. Thiers.
Mon récit doit être court, mais je suis assuré d'y inscrire quelques beaux et rares exemples de caractère, et je serais heureux de les compléter d'après des indices donnés par vous. Daignez, Madame, agréer de nouveau mes excuses, et me servir de protectrice près de la maréchale, en même temps que vous accueillerez mes respectueux hommages.
ViLLEMAIN.
Paris, le lundi 10 octobre 1859.