CHAPITRE II
Le général Beker était en séance, au Palais législatif, lorsqu'un aide-de-camp du maréchal prince d'Eckmûhl, ministre de la guerre, vint lui remettre l'ordre suivant :
LE MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, 25 juin 1815.
Général,
J'ai Thoniieur de vous annoncer que vous avez été nommé au commandement de la garde de lEmpereur, casernée à Ruel, par arrêté de la commission du Gouvernement en date du 25 de ce mois.
J'informe de votre nomination M. Je lieutenantgénéral comte Drouot, qui commande en chef la garde impériale, et M. le lieutenant-général baron Dériot, qui en est le chef d etat-major.
Recevez, Général
Pour le Ministre de la guerre et par son ordre : Le Conseiller d'État, secrétaire-général :
B" Marchand.
Le prince d'Eckmùhl invitait en même temps le comte Beker à se rendre au ministère pour y recevoir ses instructions. Arrivé dans le cabinet du maréchal, le général lui exprima son étonnement d'avoir été désigné pour un poste qui semblait incompatible avec la Chambre des représentants. « Il y avait, d'ailleurs, ajouta-t-il. une foule d'officiers généraux de retour de l'armée dont la présence serait peut-être plus agréable à Sa Majesté, puisqu'ils venaient de défendre sa cause sur le dernier champ de bataille. — Je ne puis rien changer aux dispositions prises par le Gouvernement, répondit le ministre ; il a compté sur votre fidélité, sur votre patriotisme dans cette pénible conjoncture où il s'agit de protéger les jours de Napoléon. Voici Tordre que je suis chargé de vous transmettre ; vous y lirez la haute opinion que le Gouvernement a de votre caractère ; conformez-vous-y, vous verrez ce qu'en dira l'Empereur. »
LE MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, 35 juin 1815 (4 heures du soir).
Monsieur le général,
J'ai l'honneur de vous prévenir que la commission du Gouvernement vous a nommé pour aller commander la garde de l'Empereur, à la Malmaison. L'honneur de
la France commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L'intérêt de la patrie exige qu'on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles.
Monsieur le général, votre caractère connu est une garantie pour le Gouvernement et pour la France que vous remplirez ce double but.
Je vous invite à vous rendre de suite à la Malmaison, à vous faire reconnaître par la garde et à prendre toutes les dispositions pour remplir ce double objet.
Le Maréchal, ministre de la guerre,
Prince d'Eckmuhl.
Cette lettre détermine le sens dans lequel étaient conçues les premières instructions.
Le ministre, affectueux pour le général qu'il avait honoré de son amitié dans les campagnes de Prusse et de Pologne, lui laissa une entière latitude pour s'opposer à toute surprise qui pourrait être tentée sur la personne de Napoléon. Engagé dans une grave responsabilité, ne pouvant modifier les vues politiques du Gouvernement provisoire, le comte Beker sortit de l'hôtel du prince d'Eckmûhl, et prit tristement la route de la Malmaison. Il laissait la capitale dans un état de trouble et d'anxiété.
Paris était agité à la fois par les fédérés qui demandaient des armes, dans le but apparent de maintenir l'Empereur à la tête de l'État, et par
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les royalistes qui agissaient déjà ostensiblement en faveur des BourKons. L'intrigue et la cabale conspiraient à tous les étages; mais une torpeur générale avait engourdi toutes les classes. Napoléon déchu, le Gouvernement perdait son unité et sa force.
Préoccupé de ces graves événements, legénéral arriva, le 25 juin, au soir, à la Malmaison. Il se fit reconnaître par la garde; un officier de service l'annonça à Sa Majesté, qui le reçut aussitôt dans son cabinet et s'empressa de lui demander le motif de sa présence. Le général s'inclina, et, en lui présentant la lettre du Ministre de la guerre, il lui dit: « Sire, voici un ordre qui € me charge, au nom du Gouvernement provisoire, € du commandement de votre garde, pour veiller « à la sûreté de votre personne. » — « On « aurait dû, répondit l'Empereur, m'informer € officiellement d'un acte que je regarde comme « une affaire de forme, et non comme une « mesure de surveillance à laquelle il était inutile « de m'assujettir, puisque je n'ai pas l'intention « d'enfreindre mes engagements. »
L'attitude du général Beker devant la personne de Napoléon trahit les sentiments pénibles qui l'agiaient en cet instant, et d'une voix émue il ajouta aussitôt:
« Sire, c'est dans le but unique de protéger
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« VOS jours, de veiller à votre sûreté que j'ai « accepté cette mission; si elle ne devait pas « obtenir Tassentiment et l'entière approbation « de Votre Majesté, je me retirerais à l'instant « même. » En ce moment, le général ne put maîtriser son émotion, des larmes lui vinrent aux yeux. Touché des marques d'une sympathie si profonde, l'Empereur s'empressa de lui adresser, avec beaucoup de douceur, ces paroles bienveillantes: € Rassurez-vous, général, je suis bien « aise de vous voir près de moi; si l'on m'avait « laissé le choix d'un officier, je vous aurais « désigné de préférence, puisque je connais depuis € longtemps votre loyauté. »
Napoléon engagea ensuite le comte Beker à le suivre dans le parc. A peine sorti du vestibule, il lui demanda « ce qu'on faisait et ce qu'on disait à « Paris. Le général répondit que les partis qui « s'étaient formés raisonnaient diversement de a son abdication et de la proclamation de son fils « comme héritier de la couronne; qu'une fraction « de la haute société se disposait à recevoir une
< seconde fois les étrangers, mais que les débris c de l'armée étaient restés fidèles sous les murs de c la capitale; qu'une grande partie de la bour-
< geoisie et tout le peuple parisien paraissaient « déterminés à le défendre; que, si une main puisc santé pouvait rallier tous ces éléments et faire
« un dernier effort pour maintenir sa dynastie à « la tète de la nation, rien n'était désespéré. »
Ce bulletin de l'état moral de Paris semblait vivement intéresser l'Empereur, qui prolongea la conversation sur le même sujet. La promenade dans le parc de la Malmaison dura près de deux heures, pendant lesquelles Napoléon « cherchait à a justifier l'abandon qu'il venait de faire de son « armée, après la défaite de Waterloo, en donnant « pour raison que cette bataille avait été perdue, « parce que », disait-il, « à commencer par moi, « personne n'avait fait son devoir (ce sont ses « propres expressions). Si, dans cette journée », ajouta-t-il, « les manœuvres avaient été exécutées « comme à Marengo, la bataille était gagnée, et la « France était encore un fois sauvée par les effets a que cette victoire aurait produits sur l'esprit de « la coalition et notamment en Angleterre. »
Le général Beker prit la liberté de lui faire observer que « les conséquences de cette bataille « n'avaient été bien senties qu'après le départ de a Sa Majesté de l'armée, tandis qu'en restant à sa « tête. Elle pouvait encore la rallier dans la direc- « tion de Laon ou de Soissons, et rappeler à Elle « tout ce qu'il y avait de disponible à Paris et aux « environs. C'eût été, non dans l'espoir de se « rendre maître des événements de la guerre, les « forces étant b'îaucoup trop inférieures à celles
« de l'ennemi, mais parce qu'il y a toujours plus « d'avantage à négocier les armes à la main.
« D'ailleurs, les dispositions de la Russie et do « l'Autriche, moins hostiles que celles de la Pijusse € et de l'Angleterre, enfin les rivalités d'intérêt « qui divisent ces puissances, auraient sans doute « servi la cause de Votre Majesté.
« — J'espérais, répliqua l'Empereur, trouver « plus d'énergie dansles deux Chambres, et relever « par ma présence le courage de la nation; mais « je m'aperçois que tout est usé, démoralisé, qu'il « n'y a plus à compter sur un peuple que la perte « d'une bataille met à la discrétion de l'ennemi. »
Le général répondit à cette explosion de mécontentement que « les Chambres avaient secondé € les premiers efforts du Gouvernement impérial a par tous les moyens dont elles pouvaient dispo- « ser; que la France, après avoir fait d'immenses « sacrifices en hommes et en subsides, devait « espérer un résultat différent de celui qui por- « tait atteinte à sa gloire et menaçait sa nationa- « lité. — Vous ne connaissez pas, reprit Napo- « léon, les ressorts et les détails de cette grande « affaire; j'ai été contrarié, trompé en arrivant.
« Je n'ai pas voulu profiter de l'enthousiasme
« qui m'a accueilli à mon retour de l'île d'Elbe,
« pour nationaliser la guerre, parce que j'ai tou-
« jours eu les guerres civiles en aversion. »
« Cette considération, lui dit le général Beker, « justifie sans doute les actes les plus notables de « votre gouvernement,niais n'explique pas votre re- « tour à Paris ; car le prestige qui environne le sou- « verain à la tête de son armée disparaît, 'quand il « se présente sans gardes devant une assemblée « nationale disposée à voir en lui Tauteur des dé- « sastres qui attirent Tennemi pour la seconde fois « dansla capitale. Si la campagne n'était plus tena- « ble, Votre Majesté pouvait se retirer à Metz ou à « Strasbourg, avec l'élite de sa garde. Ces deux « places pouvaient se défendre pendant plusieurs « mois ; dans l'intervalle, on aurait négocié avec a les Empereurs de Russie et d'Autriche.
« En abdiquant en faveur de votre fils, en c s'abandonnant àleur magnanimité, vous aviezau « moins trois mois de sécurité, pendant lesquels a l'attitude des Français, les efforts de l'armée et « de nouveaux incidents auraient probablement « changé la face des affaires; et Votre Majesté « aurait singulièrement embarrassé son beau-père, c si, en faisant abnégation d'elle-même pour sau- « ver nos institutions, elle se fût mise à sa dis- < crétion. »
A peine eut-il prononcé ce dernier mot d'un avis qu'il croyait compatible avec sa position et avec les intérêts de la France, que l'Empereur, effleurant familièrement de la main la joue du
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général, ajouta en riant : « Vous ne connaissez a pas ces gens-là. »
Telle fut la réponse qu'obtinrent ces observations, qui parurent néanmoins avoir fixé l'attention de Napoléon. Car le lendemain matin, dans le parc, il revint sur les idées émises la veille, par ces mots : « Vous croyez donc, général, que a j'aurais mieux fait de me réfugier à Metz ou à « Strasbourg que de venir à Paris ? — Oui, Sire, « répondit le comte Beker, puisque Votre Majesté a reprend la conversation au même point où nous a l'avions laissée hier, il paraît que mon avis a « germé dans son esprit, et qu'il eût été bon de « le suivre. En prenant ce parti, vous gagniez du « temps, vous suspendiez le sort de la France par « votre présence et par vos négociations, et votre
< position n'aurait jamais été plus fâcheuse qu'elle « ne l'est devenue, tant pour Votre Majesté qui « se condamne à l'exil, que pour nous qui allons « subir le joug de l'étranger, avec toutes les « horreurs d'une guerre civile, si l'on veut nous
< ramener à l'ancien régime. »
Quoique cette conversation embrassât le présent et l'avenir, l'Empereur semblait bien moins que son interlocuteur affecté de sa position. 11 parut un instant avoir oublié son empire, pour ne songer qu'aux moyens de passer en Amérique; car il termina ce dialogue par ces mots : « J'ai
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« demandé deux frégates avec des passe-ports € pour me rendre aux États-Unis. Encore faut-il € que je puisse y arriver sans tomber au pouvoir « de mes ennemis. Si on accède à ma demande, « je renonce aux affaires publiques, et je pars « immédiatement pour cette destination. »
Les principaux traits de cet entretien si remarquable furent relatés dans la dépêche du 26 juin adressée par le général Beker au prince d'Eckmuhl.